En ces jours de protestation mondialisée

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Manifestants américains du mouvement Occupy Wall Street<br />
Photo: Agence Reuters Manifestants américains du mouvement Occupy Wall Street

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Serge Halimi, directeur du réputé mensuel Le Monde diplomatique, ouvrira les Journées québécoises de la solidarité internationale. Le 1er novembre prochain, à Montréal, il commentera l'escalade de protestations qui s'agite dans les rues de la planète.

Le Monde diplomatique a longtemps fait bande à part. Inébranlable mensuel à contre-courant, il a pour directeur Serge Halimi, qui le décrit lui-même, dans un message adressé à ses lecteurs dans l'édition du mois d'octobre, comme «une anomalie» dans le paysage médiatique.

Ses pages continuent de donner toute la place nécessaire à des articles d'informations internationales et financières de longue haleine. «Pontifier sur la mondialisation est évidemment plus facile (et plus économique) que de l'analyser en y consacrant enquêtes et reportages», écrit-il dans le même texte, réitérant du même coup la ligne éditoriale de son journal et les appels aux abonnements. Bien campé à gauche, le mensuel s'est érigé, au fil des deux dernières décennies, comme l'un des pourfendeurs de premier ordre des régimes despotiques et du néolibéralisme triomphant.

Indignation

Depuis un an, l'indignation, la remise en question et la contestation ont désormais gagné les rues du monde. En Tunisie d'abord, puis en Égypte, en Grèce, en Syrie, en Espagne, au Chili, à Wall Street... La planète gronde et bat au rythme de l'ébullition des protestations qui se multiplient. Le 15 octobre dernier, un mouvement d'occupation inspiré par les manifestations des indignés en Espagne, puis calqués sur Occupy Wall Street, démarrait simultanément dans des centaines de villes du globe. Montréal a emboîté le pas.

Pour Serge Halimi, l'«heureux» effet domino et le mimétisme, qui ont débloqué et déboulé depuis l'immolation du jeune Mohammed Bouazizi et la Révolution du jasmin qui en a découlé, rappellent «à la fois la période de 1848 en Europe et l'ère de la chute des dictatures en Amérique latine».

Nouvelle expression de solidarité internationale? «Ces mouvements me semblent davantage traduire un refus de l'ordre existant, qui cherche ses débouchés politiques parce qu'il sait qu'il ne les trouvera pas dans les actuelles structures partisanes, exprime Serge Halimi, qui a répondu aux questions du Devoir par courriel et par téléphone. Au départ, un refus de "la seule politique possible", l'idée que, puisque même le monde arabe — qu'on disait indéfiniment gelé par l'autoritarisme — a réussi, contre toute attente et avec une vitesse extrême, à s'en affranchir, c'est donc que "l'impossible arrive". D'où l'effet de contagion en Europe et, dans une moindre mesure, aux États-Unis: si Ben Ali, Moubarak, Kadhafi peuvent tomber, rien n'oblige plus à se résigner ailleurs à choisir entre le mal et le pire, entre les frères siamois d'une même politique néolibérale.»

Fin d'un analphabétisme économique?

Figure intellectuelle importante de la gauche, Serge Halimi, qui a succédé à Ignacio Ramonet à la tête du Monde diplomatique en 2008, ajoute que ces protestations traduisent «aussi la crise, voire le pourrissement, du système économique et des mécanismes politiques représentatifs».

Dans un article publié en juillet dernier, il s'inquiétait de «l'analphabétisme économique» qui régnait dans la population, alors que «l'économie et la finance sont à l'évidence deux domaines compliqués que les commentateurs conservateurs préfèrent rendre plus opaques encore afin que nul ne s'en mêle», explique-t-il au Devoir. Un jargon qui, à son avis, a permis d'imposer en Europe des mesures d'austérité faisant payer les conséquences de la crise financière à une population indignée de son sort, mais incapable de prendre en défaut ce qu'elle croit qui la dépasse, faute de comprendre comment fonctionne ce qu'elle doit combattre.

«Dès lors que personne ne peut, sans y consacrer beaucoup de temps et de volonté, comprendre les nouveaux instruments de l'"innovation financière" et leur caractère prédateur, rien de plus simple que de s'employer à résumer la crise à quelques leçons de "bon sens" conservateur [...]. Comme ces lieux communs disposent à la fois du concours empressé des médias et de celui des organisations économiques internationales — FMI, BCE, OCDE, etc. — leur échapper requiert une connaissance critique au moins approximative des mécanismes du capitalisme financier.»

Ce que réussissent maintenant, à son avis, les protestataires actuellement en marche. L'occupation de New York lui apparaît comme la démonstration d'une foule bien informée, outillée, dorénavant capable de lire le débat politique et social entre les lignes du discours technique financier, puisque son action vise avec justesse l'épicentre de la débâcle économique: Wall Street.

Internet et la contestation

Serge Halimi nuance le propos technophile de 2011 qui attribue les causes du printemps arabe et de la mobilisation contestataire à Internet et aux médias sociaux. Bien des révolutions, après tout, ont éclaté dans l'histoire avant l'apparition d'Internet, et M. Halimi rappelle que les technologies peuvent être des instruments utilisés à la fois par ceux qui combattent l'ordre et par ceux qui le maintiennent.

Déjà au tournant du nouveau siècle, Serge Halimi mettait en garde contre l'euphorie de certains blogueurs altermondialistes «assez naturellement enclins à valoriser leur activité. Ils voient donc dans Internet le lieu de tous les savoirs et de tous les combats», indique-t-il avec scepticisme.

Serge Halimi considère, de son côté, que parler à ses voisins et distribuer des tracts peut «être aussi efficace, dans la perspective d'une lutte politique, que de poster un texte sur un blogue avec l'illusion que la planète entière va s'empresser de le lire et de s'en inspirer».

Il soutient qu'Internet constitue «également un outil de marketing et de contrôle social, voire de "flicage", utilisable par les États et par les grandes entreprises». Des constats, juge-t-il, qui «n'enlèvent rien aux vertus d'Internet pour ceux qui savent s'en servir et qui ont la volonté d'échanger des informations et des conseils susceptibles de transformer la réalité et le monde. Il est certain que le coût de la communication est moindre, que l'idée peut circuler sans papier et sans photocopieuse, que la censure officielle est plus difficile. Reste que la solidarité, cela ne se résume pas à expédier un courriel, ni à envoyer une photo sur Twitter, ni à signifier "J'aime" au bas d'un article sur Facebook.»

Si les médias sociaux et Internet, dans les pays arabes totalitaires, ont aidé à éviter la censure en court-circuitant la presse propagandiste, désormais la Tunisie et l'Égypte voient s'éclore une jeune liberté de la presse. Le Monde diplomatique a d'ailleurs dédié son numéro de février dernier à la Tunisie, pays où ses pages ont régulièrement été victimes de la censure et où, à partir de 2009, elles ont carrément été interdites de distribution. «La presse arabe connaît son année zéro dans de nombreux pays, observe Serge Halimi, qui a aussi déjà rédigé des pamphlets sévères à l'endroit des médias. En Tunisie, elle est encore particulièrement médiocre, verbeuse, prétentieuse et moralisante. Elle ne peut donc que s'améliorer. Et bientôt découvrir que l'information, ce n'est pas seulement le commentaire, mais aussi l'enquête.»