L'entrevue - Le génie politique de la folie

Le psychiatre américain Nassir Ghaemi<br />
Photo: James Lawrence Le psychiatre américain Nassir Ghaemi

En pleine nuit, une attaque terroriste coordonnée frappe le Parlement d'Ottawa, le complexe Manic 5 et la tour du CN à Toronto. Le pays est en crise. Qui souhaitez-vous alors voir habiter le 24 Sussex? Ce bon père de famille flegmatique respirant la sérénité et l'équilibre? Ou ce sempiternel oiseau de malheur au penchant dépressif et parfois impulsif?

Si vous êtes dans la moyenne, vous auriez de fortes chances de vous identifier au premier et de souhaiter le voir aux commandes de l'État en ce moment tragique. Mais vous feriez là le mauvais choix, répondrait le psychiatre américain Nassir Ghaemi, qui vient de publier A First-Rate Madness: Uncovering the Links Between Leadership and Mental Illness, un ouvrage contre-intuitif et controversé associant la maladie mentale à des qualités exceptionnelles de leadership en période trouble.

Le Dr Ghaemi a puisé dans les dossiers psychiatriques comme dans les biographies pour analyser des chefs d'État et des militaires en fonction lors des grandes crises que sont la guerre civile américaine, la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide.

«Au fil de mes recherches sur ces crises en particulier, j'ai découvert un pattern selon lequel des leaders étaient atteints de dépression ou d'un trouble bipolaire, ou qu'ils avaient à tout le moins des traits de personnalité extrêmes [très anxieux, très introvertis ou extravertis, très disposés à prendre des risques...]. Et ce n'était pas seulement quelques-uns: c'était la majorité», explique-t-il en entrevue téléphonique depuis son bureau de l'Université Tufts, à Boston.

Parfois affligés par des manifestations de la maladie mentale, ces chefs seraient paradoxalement bénis par les qualités psychologiques qu'elle leur confère. Tordu? Pas si l'on retire le stigmate accroché à la maladie mentale ou aux traits de personnalité hors normes, estime M. Ghaemi. «Si quelqu'un est dépressif, on présumera qu'il ne peut être un bon leader. Nous devons aller au-delà de ce préjugé. Le lien entre être sain, dans la moyenne, et être nécessairement un bon leader, est erroné.»

Les inquiets craignant de voir des géants de l'histoire déboulonnés peuvent se rassurer, dit-il, car «ça ne leur enlève pas du tout leur grandeur. Ça en fait des héros humains et non des superhéros. Ça explique leur grandeur de façon humaine et non de manière idéalisée à l'excès».

Une empathie hors du commun

Hanté par des idées noires, voire suicidaires, le personnage politique dépressif n'est pas animé par l'optimisme et l'idéalisme qui peuvent habiter l'être humain «normal» et qui lui donnent cette illusion de contrôle sur sa vie et son environnement, indique Nassir Ghaemi, études à l'appui. Rompu à la souffrance et, souvent, à l'échec, il aurait également tendance à développer une empathie hors du commun qui lui permet de bien «lire» le monde qui l'entoure... l'ennemi en temps de guerre, par exemple.

Voilà notamment le bipolaire Winston Churchill, poursuivi par son «chien noir», comme il appelait la dépression, saisir les intentions d'Hitler et annoncer le pire avec prescience dès 1930, pendant que le mentalement sain Neville Chamberlain se fourvoyait complètement sur les intentions du Führer en signant la désastreuse «paix» de Munich en 1938.

Le politique à personnalité «hyperthymique» se démarque quant à lui par son niveau élevé d'énergie, sa grande libido, son workaholisme, son sens de l'humour, son goût du risque, son extroversion, sa sociabilité et son ambition marquée, écrit Nassir Ghaemi. Voilà par exemple John F. Kennedy, ou encore le très énergique Franklin Roosevelt, qui a vaincu la polio dans la trentaine avancée et traversé la pire crise économique de l'histoire américaine et la Seconde Guerre mondiale.

Le psychiatre se penche aussi sur le politicien présentant des symptômes légers de manie, qui voit ainsi sa créativité et son énergie exceptionnellement rehaussées. Revoilà donc Churchill surmontant ses propres épisodes de dépression sévère pour commettre 43 livres en 72 volumes et assumer de façon magistrale ses fonctions de ministre et, surtout, de premier ministre, dans les moments les plus périlleux du XXe siècle.

Évidemment, il n'est pas ici question de maladie mentale extrêmement sévère ou mal traitée. «La maladie mentale ne signifie pas être simplement aliéné, déconnecté de la réalité, psychotique, s'empresse de préciser le psychiatre dans les premières pages de son livre. Les troubles mentaux les plus communs n'ont habituellement rien à voir avec la pensée et renvoient plutôt à des humeurs anormales: dépression ou manie.»

Trop normal

À côté d'eux, les leaders «normaux», trop normaux, échouent souvent en temps de crise, observe le psychiatre. Il cite en exemple George W. Bush et Tony Blair qui, par manque de réalisme, d'empathie et de créativité, se sont entêtés après le 11-Septembre à mener une guerre aventureuse en Irak.

Et Barack Obama? «Aux élections de 2008, alors que les États-Unis se préparaient à une grave crise économique et menaient deux guerres de front, les électeurs se sont tournés vers le plus calme et le plus mentalement stable des candidats, répond Nassir Ghaemi. [...] Malheureusement, dans nos démocraties, nous recherchons des dirigeants qui sont dans la moyenne, auxquels on peut s'identifier. La question fondamentale est devenue: est-ce que je prendrais une bière avec ce chef d'État? C'est exactement la mauvaise façon de le choisir. Nous devrions plutôt opter pour des leaders qui ne ressemblent pas à tout le monde, qui ne sont pas conformistes.»

Les dirigeants «normaux» peuvent très bien agir en temps... normal, insiste le psychiatre. Mais les personnes malades ou «anormales» seraient de mise en périodes anormales. «En temps de paix, écrit-il, ce sont nos patients; on les gouverne. En temps de crise, ce sont eux qui nous gouvernent.»
11 commentaires
  • Nelson - Inscrit 12 septembre 2011 01 h 23

    EN CAS D'ATTAQUE COMME MENTIONNÉ PLUS HAUT, MIEUX UN CHEF ÉQUILIBRÉ, NORMAL, SOLIDE...EN COLLABORATION AVEC L'ARMÉ, LA POLICE,LES MEDIAS, LES MUNICIPALITÉS CONCERNÉS.

    Des comités stratégiques et tactiques de crise sont prévus, pour faire face aux situations comme les mentionnés, et à toute situation semblable.

    Les situations de crise exceptionnelles font partie du travail de l'armé et de la police et je n'ai aucune doute qu'ils feraient un bon travail.

  • VITRILLOLA - Inscrite 12 septembre 2011 06 h 09

    HYPOTHÉTIQUE RÉPONSE

    Toutes les forces économiques, politiques et bientôt artistiques sont tellement concentré uniquement à Toronto que le Canada c'est Totonto, et vice versa. Alors dans ce contexte, si deux secondes j'étais un terroriste à la tête d'une organisation avec des moyens à la hauteur de mes "ambitions", autant dire de ma hargne, c'est sans aucun doute la ville reine que je chosirais pour planté ma bombe nucléaire, disons au fond d'un conteneur stocké dans le port de la ville. Je me dirais qu'un fois le méfait, le pays visé se trouverait alors complètement déstabilisé, voire détruit. Donc, toujours dans ce contexte des choses, si le 24 Sussex est occupé par un esprit au penchant dépressif et parfois impulsif cela ne ferait que mettre de l'huile sur le feu. Nous assisterions à nouveau à une théorie arnaqueuse comme le fut "L'axe du mal", donc il est fort à parier que notre esprit du 24 Sussex crirait à la vangeance, le tomahawk et le lasso stampede à la main. Avec W.Bush on a vu ce que cette attitude nous a légué... encore du cowboy, non merci ! Le flegme d'Harper? il me semble que la question pourrait être réglé de meilleure façon que W., le Texan. Mais est-ce que l'attitude d'Harper respire la sérénité et l'équilibre? Je pense que non, du moins PAS pour cette question. Il est évident que Harper lacherait trop vite sa ROYAL armée aux trousses des ces infâmes turbans en larguant dans le désert des pétards à l'éfigie de la reine. Donc, Harper n'est pas la réponse à cette question. Finalement, Le regretté Jack Layton pour moi aurait été celui que j'aurais aimé voir au 24 Sussex pour traiter la crise et le groupe de terroristes qui aurait soudainement fait de Toronto une ruine fumante.

  • Denis Paquette - Abonné 12 septembre 2011 07 h 38

    un sujet éminamment tabou car on l'a souvent associé au mal

    Selon moi ça va beaucoup plus loin que ça, l’on devrait également y inclure plusieurs déficits mentaux, qui a l’occasion ont le même effet et deviennent en certaines situations des forces, ca pourrait également expliquer certaines règles concernant le leadership autant chez les animaux que chez les humains
    C’est à partir de la tension qu’est la vie qu’apparait l’émulation nécessaire au maintien de la vie, nous le retrouvons chez les chercheurs, les artistes, les politiciens et chez beaucoup de gens . Selon moi, elle agit directement sur la cognition, il se pourrait également que l’on le retrouve également chez les grands mystiques Un sujet qui plairait a M.Arteau, merci

  • Sylvain Auclair - Abonné 12 septembre 2011 07 h 53

    LA maladie mentale

    C'est quoi ça, LA maladie mentale ? N'y en a-t-il qu'une seule ? Et LA maladie physique, c'est quoi ? Le rhume ? Le cancer ?

    Mais le problème doit peut-être être pris à rebours ? Suffit-il d'être fou pour être un bon leader ? Sans doute pas. Alors, comment le choisir ?

    Après tout, Churchill n'a jamais gagné d'élections de sa vie...

  • Marjolaine258 - Inscrite 12 septembre 2011 08 h 06

    Farfelu?

    Cette entrevue nous ramène à l'excellent documentaire ``Ces malades qui nous gouvernent`` ainsi qu'à cette hilarante comédie ``L'équipe de rêve``.