L'Ukraine, 20 ans d'indépendance - Un cinéma qui cherche ses repères

L’équipe de tournage de la cinéaste ukrainienne Maryna Vroda, 29 ans, que l’on voit à droite sur la photo.
Photo: Photo fournie par Maryna Vroda L’équipe de tournage de la cinéaste ukrainienne Maryna Vroda, 29 ans, que l’on voit à droite sur la photo.

Vingt ans après la déclaration d'indépendance de l'Ukraine, le pays se cherche. Dans le dernier d'une série de trois textes, Le Devoir explore les difficultés du cinéma ukrainien.

Kiev — «Le cinéma ukrainien? Il n'y en a pas», affirme aujourd'hui de façon tranchée le producteur de la boîte PSB-Films, Arnold Kremrnchutsky, assis sur la terrasse de son bureau à la fine pointe du design en plein coeur de Kiev. À chaque rencontre, les Ukrainiens ressortent cette même phrase. On aurait dû s’en douter avant de partir de Montréal, quand une tournée de vidéoclubs ne nous a permis de dénicher qu’une poignée de films ukrainiens.

Outre les succès des dernières années — la Palme d’or des courts-métrages Podorozhni, de Igor Strembitsky (2005), et Cross, de Maryna Vroda (2011) et la nomination aux Oscars pour Aurora, d’Oxana Bayrak (2006) et une autre pour la Caméra d’or My Joy (2010), de Sergei Loznitsa —, la sélection de films ukrainiens se résume à peu de titres. Restait à savoir pourquoi.

Car à l’époque soviétique, la péninsule de Crimée, tout au sud, était en quelque sorte le Hollywood de l’URSS, avec ses 300 jours de soleil par an. D’importants studios fourmillaient aussi à Kiev et à Odessa. Vint l’indépendance en 1991, puis niet. Ou presque.

«À l'époque de l'URSS, environ seulement une douzaine de films de l'extérieur entraient au pays par année, explique le producteur et réalisateur Volodymyr Tykhyy. Quand on est devenus indépendants, on a comme dévoré le cinéma provenant d'ailleurs», le cinéma hollywoodien à l'avant-plan. Résultat? Un trou dans la production nationale, également dû au fait que l'État ne soutenait tout à coup plus le cinéma.

Bien que le pays soit le deuxième d'Europe quant à sa superficie, l'Ukraine ne compte que 180 écrans de cinéma. Surtout, les films se téléchargent largement sur le Net; «c'est comme ça en Europe de l'Est», nous a dit un jeune homme de la capitale.

Les réalisateurs, directeurs artistiques et autres travailleurs du cinéma existent pourtant, tout comme les bonnes écoles. Pour pratiquer leur art, ils doivent souvent se résigner à travailler pour les voisins du Nord. «Le seul moyen de travailler ici, c'est souvent d'oeuvrer sur des productions commerciales russes, explique Volodymyr Tykhyy. Tout ce qu'on fait ici gravite autour de la Russie.»

Certains travaillent pour des productions indiennes, américaines, anglaises... Une Commission ukrainienne du film a justement été créée en 2005 par un groupe de producteurs, dans le but d'attirer des productions étrangères dans le pays. «Les réalisateurs se disent qu’avec cet argent, ils pourront un jour faire leurs propres films», explique la commissaire Tanya Siryatskaya. C’est exactement ce que fait PSB-Productions, qui a dans son carnet de route une expérience avec l’équipe de Luc Besson pour Le Transporteur 3. «On fait nos classes avec les producteurs de partout dans le monde et ensuite on pourra faire nos propres trucs de qualité, raconte Arnorld Kremrnchutsky. Un peu comme la Chine qui a commencé par produire des "cossins" pour l’Ouest et qui a maintenant sa propre marque de voitures de luxe!» Lui, son rêve, c’est de réaliser un film sur le massacre des Juifs de Babi Yar, en Ukraine, en partenariat avec Steven Spielberg, rien de moins! «Quelque chose de gros, t'sais!»

À la recherche de l'aide étrangère

Les réalisateurs se tournent vers les producteurs étrangers pour financer leurs oeuvres. My Joy, de Sergei Loznitsa, a ainsi été coproduit par l’ukrainienne SOTA Cinema Group et une boîte allemande — il habite par ailleurs en Allemagne depuis plusieurs années. Même histoire pour Maryna Vroda, dont le film a été produit par une jeune boîte de production française, Les 3 lignes. «Sans aide de la part du gouvernement local, les cinéastes ukrainiens n’ont pas le choix de se tourner vers l’extérieur», souligne la cofondatrice de cette boîte, Florence Keller.

Avec un État qui ne subventionne que quelques rares films par an (et les rumeurs veulent que pour obtenir de l'argent, il faille verser un pot-de-vin) et un manque d'investisseurs privés, il reste la production à petit budget, facilitée par le développement des technologies numériques. C'est le cas du film Mudaky-Arabesky (qui pourrait se traduire par: Les Connards-Arabesque), un joli collage de courts métrages portant sur la vie en Ukraine, et sa suite, Ukraine Goodbye!

Dans ces courts qui ont fait couler beaucoup d'encre, des personnages essuient leurs souliers sales sur une voiture de luxe, passent une soirée à manger des graines de tournesol, ou volent l'argent d'une grand-mère exposée dans son cercueil. «Ça, c'est des vrais films ukrainiens, dit Volodymyr Tykhyy. Ça parle de l'Ukraine et ça cible l'Ukraine». Mais leur portée est limitée puisqu'il s'agit de films d'auteur dans un marché dominé par Hollywood, malgré de nombreux festivals de cinéma (Molodist, Odessa, Kroc).

C'est justement ce à quoi a été confrontée Maryna Vroda un soir de juin. Acclamée à Cannes pour son film Cross, qui aborde avec poésie le thème de la violence chez les jeunes, la cinéaste de 29 ans présentait pour la première fois ses courts métrages à Kiev, devant un public averti. «C'est un choc culturel pour les gens, je crois. Je présente la vie ukrainienne telle qu'elle est, dans la vie quotidienne. Les gens veulent du divertissement, ils ne veulent pas voir ça, car la vie est difficile ici. Mais je le fais quand même.» Maryna Vroda est de ceux qui se sont toujours arrangés seuls, à part quelques collaborations. «Il faut oublier les riches producteurs russes.»

C'est une question d'identité, selon Maryna Vroda. «Depuis la chute de l'URSS, beaucoup de gens vivent encore dans l'époque soviétique. Mais pour se reconstruire, on doit savoir qui on est. Le cinéma peut être un outil pour nous. Avec lui, on peut changer les gens et l'image de l'Ukraine dans le monde.»

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Mélissa Guillemette a séjourné en Ukraine grâce à une bourse Nord-Sud de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, financée par l'Agence canadienne de développement international.

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Ce texte est la version longue de l'article publié dans nos pages le 26 août 2011.

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