Catastrophes et prévention - La victime, le grand oublié

Marco Bélair-Cirino Collaboration spéciale
Geneviève Decrop, chercheuse associée au PACTE-IEP Grenoble<br />
Photo: Marco Bélair-Cirino - Le Devoir Geneviève Decrop, chercheuse associée au PACTE-IEP Grenoble

Lyon — Geneviève Decrop, chercheuse associée au PACTE-IEP Grenoble, s'est penchée sur la prise de parole des victimes d'une catastrophe qui, selon elle, revendiquent avec insistance d'être entendues, et pas seulement écoutées. La sociologue rhône-alpine a présenté les fruits de ses recherches dans le cadre des Entretiens Jacques-Cartier.

«Les victimes prennent aujourd'hui la parole. C'est quelque chose qui est tout à fait incongru, exceptionnel et saillant dans l'histoire des catastrophes», fait-elle remarquer. En plus de s'être «mises à parler», les victimes se sont regroupées. Puis, elles ont créé des associations.

«Le premier élément qui les réunit, c'est un sentiment de colère. C'est très important de ne pas négliger cela. Cette colère et un sentiment de trahison constituent le point de départ du parcours de l'engagement», explique-t-elle.

Les victimes veulent faire entendre leur voix. Plus encore, «elles entendent peser sur la scène de la gestion des risques et des catastrophes. Ça, c'est véritablement un phénomène nouveau», souligne à grands traits la chercheuse.

Geneviève Decrop avait effectué un travail d'enquête et d'analyse auprès de la Fédération nationale des victimes d'accidents collectifs (FENVAC), dont le siège social est situé à Paris. La FENVAC a accueilli et accompagné les victimes de plus de 70 accidents collectifs (catastrophes naturelles, incendies, écrasements d'avion, naufrages, collisions ferroviaires) depuis 1994.

Expertise du vécu

L'«image classique» de la victime, c'est une personne «drapée dans son silence», et «certainement pas quelqu'un qui parle», indique-t-elle. Néanmoins, les équipes de secours dépêchées sur les lieux des catastrophes, à grand renfort de psychologues, s'efforcent d'écouter les victimes. «Mais les victimes ne veulent pas seulement qu'on les écoute, elles veulent aussi qu'on les enten-de», souligne-t-elle.

«Cette parole-là n'est pas entendue», fait-elle valoir, «d'où l'impulsion encore plus forte des victimes à se mobiliser pour pouvoir élaborer cette parole-là».

«À partir de la première impulsion, qui consiste à dire: "De quoi mes proches sont morts? Qu'est-ce qui m'est arrivé? Je veux savoir les causes et la vérité." Ensuite se greffe tout un sentiment que ce qu'on a à dire concerne la collectivité dans son ensemble, qu'on peut apporter quelque chose sur le plan de la gestion de la catastrophe, en tout cas, de la prévention.»

Geneviève Decrop soutient que la victime, en France, «c'est l'acteur oublié de la scène de la prévention». C'est l'État qui y domine. C'est pourquoi le mouvement social auquel les victimes ont donné naissance mè-ne le combat sur deux fronts. D'une part, les victimes cherchent à faire reconnaître un «savoir de l'expérience». Elles revendiquent une «expertise du vécu», au même titre que l'«expertise technique» est reconnue. D'au-tre part, les victimes s'efforcent de renforcer la dynamique d'entraide située au coeur de leur mouvement. «On n'est jamais mieux aidé que par des personnes qui ont connu la même épreuve que soi», rappelle la chercheuse. Une maxime qui se retrouve au coeur de l'action du groupe Alcooliques anonymes notamment.