Objectifs du millénaire - Les limites d'un engagement

New York — Salil Shetty connaît «de l'intérieur» l'histoire des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Avant d'être nommé secrétaire général d'Amnesty International, en juillet, il a piloté, de 2003 à 2010, la campagne des Nations unies pour la promotion de ces objectifs.

Pendant ces sept années, il a pu observer les limites de cet engagement sans précédent de la communauté internationale dans la lutte contre la pauvreté. L'une d'entre elles — et, à ses yeux, l'une des plus graves — réside dans le mépris des droits de la personne, qui permet à certains gouvernements de poursuivre des politiques discriminatoires envers les populations les plus pauvres.

Sans une articulation plus forte entre les OMD et les droits de la personne, prévient cet Indien qui a commencé sa «carrière» de militant dans l'organisation non gouvernementale Action Aid, les personnes les plus vulnérables resteront sur le bord de la route.

Amnesty International fait campagne pour que les droits de la personne soient intégrés beaucoup plus fortement aux Objectifs du millénaire. Pourquoi?

Depuis l'adoption de la Déclaration du millénaire, en 2000, Amnesty International a lancé des avertissements concernant cette faiblesse des OMD. Avec dix années de recul, il est maintenant évident que c'est un énorme problème. Les chiffres nous le montrent. Les résultats globaux, qui peuvent apparaître dans certains cas satisfaisants, masquent une montée des inégalités.

Mon pays, l'Inde, en est un bon exemple: la pauvreté a reculé fortement grâce à la croissance que nous enregistrons depuis plusieurs années, mais la situation des intouchables dans le système indien des castes et celle des populations autochtones de certaines régions, et plus largement celle des femmes, ne se sont pas améliorées, car ces populations sont victimes de discrimination. La pauvreté des intouchables est comparable à celle qui sévit en Afrique subsaharienne, voire pire.

Le droit international interdit toute forme de discrimination. Il faut transcrire cette interdiction dans les OMD, faute de quoi les gouvernements pourront continuer à négliger les populations les plus vulnérables, et les OMD n'atteindront pas ceux qui devraient en être les premiers bénéficiaires. La discrimination est un facteur de pauvreté.

Vous dénoncez l'impunité des gouvernements qui ne tiennent pas leurs engagements. Comment y remédier?

Aujourd'hui, les gouvernements ne rendent de comptes à personne. Ils peuvent venir à la tribune des Nations unies, prendre des engagements en faveur des Objectifs du millénaire, puis retourner chez eux et ne rien faire. Si ces engagements étaient inscrits dans des plans nationaux contrôlés par les parlements, s'ils faisaient l'objet de débats à l'intérieur des pays, les choses seraient différentes. La population pourrait s'en emparer et mettre en cause leurs gouvernants devant des tribunaux, par exemple.

Mais, jusqu'à présent, les OMD restent l'affaire des ministres des Finances ou des Affaires étrangères. Les pays ne débattent pas de leurs objectifs. La publication d'un rapport annuel mesurant les progrès accomplis reste totalement optionnelle. Et je peux le dire parce que j'ai été à l'intérieur du système: ces rapports, quand ils existent, sont le plus souvent rédigés par des consultants embauchés par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Et, dans les pays, personne n'en a connaissance.

Concrètement, comment le droit pourrait-il être utilisé?

L'Inde, depuis 2005, a adopté une loi sur le droit à l'information, à la suite d'une campagne montrant combien les pauvres sont pénalisés par le manque d'information. Ce texte permet à n'importe qui d'exiger d'être informé sur les programmes d'assistance auxquels il a droit et de mettre en cause les fonctionnaires qui lui en refuseraient le bénéfice. Plusieurs personnes l'ont déjà utilisé.

Parmi les huit Objectifs du millénaire, quels sont ceux pour lesquels ce rappel des droits de la personne pourrait constituer un levier important?


Sans hésitation, ceux qui promeuvent l'amélioration du sort des femmes. Mais nous pensons aussi que cela ferait une grande différence pour les habitants des bidonvilles. Les OMD se fixent seulement pour ambition d'améliorer les conditions de vie de 100 millions d'entre eux, alors qu'un milliard de personnes vivent dans ces habitats précaires. Chaque jour, des milliers d'entre elles sont victimes d'expulsions arbitraires.

Au Nigeria, par exemple, le gouvernement projette d'expulser 200 000 personnes des bidonvilles de Port Harcourt, sans se soucier de leur relogement. Ces personnes vont s'enfoncer encore un peu plus dans la pauvreté.

Des pays vous soutiennent-ils?


Individuellement, oui, du côté des pays industrialisés comme des pays en développement. Mais, dès qu'ils entrent dans la négociation, la logique de groupe s'impose. Or le G77 reste violemment hostile à toute référence contraignante aux droits de la personne.

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Propos recueillis par Laurence Caramel