Travailler sans roupies

Des centaines d’activistes manifestent leur mécontentement envers la coalition formée du gouvernement et du comité organisateur des Jeux du Commonwealth, qu’ils accusent de «jouer» avec leur vie et leur gagne-pain.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Raveendran Des centaines d’activistes manifestent leur mécontentement envers la coalition formée du gouvernement et du comité organisateur des Jeux du Commonwealth, qu’ils accusent de «jouer» avec leur vie et leur gagne-pain.

New Delhi — Chantier de construction de la nouvelle station de métro de Jangpura, située à proximité du spectaculaire Jawaharlal Nehru Stadium. Samedi après-midi, la journée de travail est terminée. Deux filles se lavent les cheveux, accroupies dans un trou boueux sous le jet d'un tuyau en caoutchouc qui tient lieu de bain public et de source d'eau potable. Un homme vient y remplir sa cruche. En face, une petite famille traîne autour de sa tente de bâche bleue, installée entre des conteneurs ferroviaires et une pelle mécanique.

Ces conditions de vie plus que précaires sont le lot du million de travailleurs migrants de la construction venus d'États voisins — du Bihar, de l'Uttar Pradesh, du Rajasthan... — oeuvrer à l'embellissement de Delhi ces dernières années en vue des Jeux du Commonwealth, qui s'ouvrent dans moins de trois semaines. Il y a partout, dans la capitale, de ces petits campements de fortune côtoyant la Delhi moderne. Le contraste est effarant. Les médias indiens en font leur pain et leur beurre, semaine après semaine. L'Inde tout entière, en fait, se construit en grande partie de cette manière. Le développement de ses infrastructures routières, urbaines et industrielles repose largement sur cette armée de va-nu-pieds qui cassent des cailloux le long des routes, font le ciment à la pelle et transportent des montagnes de briques sur leur tête. L'industrie indienne de la construction embauche 30 millions de personnes. Seule une minorité fait partie de l'économie formelle et organisée.

Que cette industrie sous-mécanisée repose sur les épaules de ces petits travailleurs dans un pays pauvre comme l'Inde, soit, disent les groupes de défense, mais que leurs droits soient au moins respectés. Or «les lois du travail sont violées impunément, affirme Harsh Mander, le commissaire à la lutte contre la pauvreté désigné par la Cour suprême de l'Inde. Les lois qui défendent les intérêts des pauvres ne sont tout simplement jamais appliquées.»

En vertu de ces lois, tous les travailleurs de la construction devraient être déclarés aux autorités par leur employeur et leur carte d'identité doit indiquer quelles sont leurs compétences. Cet enregistrement leur donne droit au salaire minimum (qui varie entre 4,72 $ et 5,76 $ pour huit heures de travail) et à une couverture d'assurances en cas de maladie ou d'accident. Les entrepreneurs sont tenus de fournir un logement correct à leurs employés, des installations sanitaires adéquates et des crèches pour les enfants des parents travailleurs.

Dans les faits, rien de tout cela n'a été respecté à Delhi, ni par les entrepreneurs privés ni même par les autorités municipales disent les ONG, qui jugent la situation d'autant plus honteuse que le gouvernement a englouti 2 milliards de dollars dans les travaux d'embellissement — et que les allégations de détournement de fonds commencent à s'empiler. L'application des droits des travailleurs, soutiennent-elles, aurait coûté une fraction de cette somme. À peine plus de 20 000 travailleurs sont officiellement déclarés. Par exemple, selon l'organisation Hazards Centre, il n'y a en moyenne qu'une toilette pour cent travailleurs. Faute de crèches, beaucoup de parents, puisque les deux travaillent, emmènent leurs enfants sur les chantiers. Filet de sécurité: zéro.

«La plupart des travailleurs ne touchent pas le salaire minimum et leur paye leur est versée irrégulièrement, après des retards considérables, dit l'avocat Tariq Adeeb, de l'organisation Human Rights Law Network (HRLN). On ne leur fournit aucun équipement de sécurité, ni casque ni souliers. Les femmes sont payées moins que les hommes. Ceux qui se blessent sur les chantiers ou qui tombent malades — de la malaria ou de la dengue — sont renvoyés. Ils vivent dans des conditions effrayantes, comme des animaux. Les employeurs bafouent les lois au vu et au su de tout le monde. Suffit de ne pas donner d'existence légale à ces pauvres gens.» Qui n'ont souvent aucune idée des droits qu'ils ont, dit M. Adeeb.

Au début de l'année, la Haute Cour de Delhi avait pourtant donné raison sur toute la ligne à cet avocat qui s'était adressé au tribunal, au nom de l'organisation People's Union for Democratic Rights, pour tenter de faire respecter les droits des quelque 140 000 petits travailleurs qui besognent sur les chantiers de construction des sites sportifs des Jeux. La Cour avait chargé un comité dont faisait partie une ancienne ambassadrice indienne aux Nations unies, Arundhati Ghose, de faire enquête. Un mois plus tard, le comité confirmait les dires du HRLN et la Haute Cour sommait l'organisme gouvernemental concerné, le Delhi Construction Workers Welfare Board, de prendre ses responsabilités et de délivrer des cartes d'identité aux ouvriers.

Qu'est-il arrivé? Rien n'a encore été fait, dit M. Adeeb. «L'ordre du tribunal n'a pas été appliqué, ou si peu.» L'urgence pour la Ville d'être prête à temps pour les Jeux a préséance, coûte que coûte. Les Jeux approchent, affirme l'avocat, beaucoup de travailleurs ont commencé à quitter Delhi. Il sait très bien que ses efforts risquent de rester lettre morte.

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Le Devoir en Inde