Après 13 ans de gouvernement travailliste - Le Royaume-Uni tourne la page

Le nouveau premier ministre britannique, David Cameron, à droite, et  son numéro deux, le libéral-démocrate Nick Clegg, devront apprendre à faire cause commune au cours de cette première coalition britannique depuis la Seconde Guerre mondiale.
Photo: Agence France-Presse (photo) Christopher Furlong Le nouveau premier ministre britannique, David Cameron, à droite, et son numéro deux, le libéral-démocrate Nick Clegg, devront apprendre à faire cause commune au cours de cette première coalition britannique depuis la Seconde Guerre mondiale.

L'homme a pris ses deux enfants par la main et son épouse fermait la marche. C'est ainsi que la petite famille du premier ministre Gordon Brown a quitté à pied et pour toujours le 10 Downing Street. Par cette image d'une étonnante simplicité se terminaient 13 ans de gouvernement travailliste. Treize ans qui auront marqué le Royaume-Uni peut-être autant que le règne aujourd'hui honni de Margaret Thatcher.

Treize ans plus tôt, Tony Blair foulait le seuil de la même résidence dans une tout autre ambiance. Porté par une véritable vague populaire, le jeune leader avait promis de rompre avec l'atmosphère délétère des années Thatcher et de redonner au Royaume-Uni des services publics dignes de ce nom. Ce qu'il a fait en bonne partie, sans oublier non plus de donner un Parlement à l'Écosse et au pays de Galles. Puis il y eut la guerre en Irak, le scandale des notes de frais des députés et cette usure qui a vu le cercle du pouvoir se restreindre de plus en plus.

La «nouvelle ère» annoncée cette semaine par le nouveau premier ministre David Cameron apparaît autrement moins optimiste qu'en 1997. «Cameron a en main le jeu de cartes le plus difficile que n'ait jamais eu un nouveau premier ministre», écrit Simon Jenkins du Guardian. En 1979, les budgets d'austérité de Margaret Thatcher furent si contestés dans la population qu'il avait fallu la victoire des Falkland pour remettre la dame de fer en selle. Cameron devra assumer une politique d'austérité encore plus radicale tout en cohabitant avec six ministres libéraux-démocrates et en affrontant une presse conservatrice qui ne lui pardonne déjà pas d'avoir cédé sur l'exemption fiscale pour les couples mariés et la réduction de l'impôt sur les successions. Cette coalition est un «meuble IKEA livré sans les vis», écrit dans son style décapant habituel la chroniqueuse Polly Toynbee.

«Ça ne durera pas longtemps»

Certes, le nouveau premier ministre a remporté une première manche importante en faisant preuve d'un extraordinaire doigté pour nouer les fils de sa coalition. Pourtant, de nombreux conservateurs cachaient mal leur déception. Avec une crise économique providentielle, un parti travailliste essoufflé, un premier ministre impopulaire, un chef conservateur très médiatique et deux fois plus d'argent que les travaillistes dans leurs caisses, les conservateurs étaient programmés pour former un gouvernement majoritaire et non pas pour négocier leur survie avec les libéraux-démocrates.

Tim Montgomerie, qui dirige le site Internet ConservativeHome, a accusé son chef d'avoir lui-même favorisé la Cleggmania en acceptant de participer aux débats télévisés alors qu'il menait dans les sondages. Cameron a ni plus ni moins que «vendu» son parti aux lib dems, ajoute Barry Legg, vice-président du think tank néoconservateur Bruges Group.

«Le soleil brille. Réjouissons-nous. Mais ça ne durera pas longtemps... Nous sommes devant un chemin escarpé», poursuit l'ancien vice-premier ministre conservateur Lord Heseltine. Seule l'urgence de la situation économique permet pour l'instant de faire taire la droite du parti, qui aurait préféré un gouvernement minoritaire naviguant à vue, comme celui de Stephen Harper au Canada.

Certes, il sera probablement plus facile de faire accepter une politique de rigueur à l'aide d'une coalition. Mais il n'est pas certain que les conservateurs supporteront longtemps les sympathies européennes de Nick Clegg lorsqu'ils devront faire face aux compétences réduites que leur lègue Gordon Brown après avoir ratifié le traité de Lisbonne. Le référendum à venir sur la réforme électorale est aussi un véritable pari. Cette concession faite aux libéraux-démocrates qui rêvent d'une élection à la proportionnelle n'a été obtenue qu'en garantissant aux députés conservateurs qu'ils pourront s'engager massivement dans le camp du non. Il n'est pas difficile d'imaginer dans quel état sera la coalition quand Clegg et Cameron devront s'affronter en campagne référendaire. Si la coalition se rend jusque-là.

Un pari risqué

Ed Towers, de la London School of Economics, est l'un des rares experts à avoir prédit la formation d'une coalition entre conservateurs et libéraux-démocrates. «Clegg est un libéral qui a voté plus souvent avec les conservateurs qu'avec les travaillistes», rappelle-t-il. Le chef libéral-démocrate vient de la grande bourgeoisie britannique, comme David Cameron, et il a fréquenté les mêmes milieux. N'a-t-il pas commencé sa carrière à Bruxelles dans le bureau du conservateur Leon Brittan alors commissaire européen?

Le pari est aussi risqué pour les libéraux-démocrates que pour les conservateurs. Presque tous les leaders libéraux-démocrates qui ont participé à de telles coalitions dans le passé l'ont payé cher à l'élection suivante. «Nous pourrions disparaître pendant une génération», a admis James Graham, du Social Liberal Forum. C'est ce que disait avec presque les mêmes mots le président de la Banque d'Angleterre, Mervyn King, lorsqu'il affirmait que les mesures d'austérité à venir seraient si douloureuses que le parti qui les mettra bientôt en oeuvre pourrait être écarté du pouvoir pendant longtemps.

Dans l'ombre de Cameron, les libéraux-démocrates risquent d'apparaître rapidement comme une annexe des conservateurs. La frange militante du parti pourrait être vite déçue. Surtout que Clegg ne pourra pas se permettre de déclencher d'élection avant le référendum promis sur la réforme électorale. En redorant ainsi l'image libérale des conservateurs — ce qui n'est pas pour déplaire à Cameron — les lib dems pourraient même voir le tapis du centrisme leur glisser sous les pieds.

Pas de temps à perdre

Gordon Brown a beau avoir sauvé la mise, les travaillistes ont perdu cinq millions de votes depuis 1997, en particulier dans les classes moyennes et les quartiers défavorisés. Dans les jours qui viennent, une course à la chefferie va s'engager qui définira le type d'opposition que les travaillistes entendent exercer.

Le poste ne manque pas de prétendants: de l'ancien ministre des Affaires étrangères et disciple de Blair, David Miliband, à son frère Ed qui a été ministre de l'Énergie, en passant par Ed Balls (Éducation) et Alan Johnson (Intérieur). Quelques analystes rappellent que la dernière fois que les travaillistes ont été évincés aussi durement du pouvoir, ils sont restés 18 ans dans l'opposition. Cette peur hante aujourd'hui de nombreux militants.

Cette semaine, malgré un début de négociation, une grande partie des députés travaillistes n'ont pas voulu d'une coalition de gauche avec les lib dems. On suppose même que ces discussions n'ont été lancées que pour sauver la face. L'ancien ministre David Blunkett avait ouvertement incité ses camarades à ne pas former «une coalition de perdants», à «accepter le verdict électoral» et à «se regrouper pour être prêts pour une élection dans un an».

Pour le chroniqueur David Macintyre, du quotidien The Independant, cette cure dans l'opposition promet d'être bénéfique pour peu que les travaillistes ne s'enferment pas dans le cercle vicieux de l'opposition à tout prix et qu'ils se posent rapidement en solution de remplacement crédible. Rares sont les experts qui accordent plus de deux ans à la coalition gouvernementale. Cela veut dire que les travaillistes n'ont pas de temps à perdre.