Gaza sous la férule du Hamas

Ces derniers mois, le Hamas a montré une volonté de plus en plus nette de marquer la société de son empreinte. Il a fait, au moins dans un premier temps, de la surenchère religieuse, laissant de mauvais souvenirs à plusieurs citoyens.
Photo: Agence France-Presse (photo) MOHAMMED ABED Ces derniers mois, le Hamas a montré une volonté de plus en plus nette de marquer la société de son empreinte. Il a fait, au moins dans un premier temps, de la surenchère religieuse, laissant de mauvais souvenirs à plusieurs citoyens.

Gaza — Un soir de l'été dernier, Nadia* était à Roots, l'un des rares cafés de Gaza où les femmes peuvent fumer la chicha. C'est un endroit chic et cher pour la bande de Gaza, pas un café populaire ouvert sur la rue. Des policiers ont débarqué: «Pas de narguilé pour les femmes, c'est interdit!» Ils ont fermé l'établissement. Le lendemain, les propriétaires ont appelé des connaissances au sein du gouvernement du Hamas au sujet de cette nouvelle réglementation dont personne n'avait jamais entendu parler: c'est une initiative intempestive de policiers faisant du zèle, leur a-t-on répondu. Mais Nadia et son amie n'ont plus eu envie de retourner au café depuis...

Les incidents de ce genre se sont multipliés ces derniers mois, témoignant d'une volonté de plus en plus nette du Hamas de marquer la société de son empreinte. Pendant tout l'été, les plages, l'un des seuls lieux de détente des Gazaouis, ont été le théâtre d'une véritable «campagne de vertu». Des petits groupes de policiers parcouraient le bord de mer pour enjoindre aux hommes de se baigner en tee-shirt et bermuda — cela fait longtemps que les rares femmes qui se baignent le font habillées — et pour vérifier que les couples étaient bien mariés. En septembre, coup sur coup, un responsable du ministère de l'Éducation édictait un règlement obligeant toutes les collégiennes à se voiler, sous peine d'exclusion, et le responsable de la Cour suprême, nommé par le Hamas, imposait aux avocates de venir voilées au tribunal. Tollé chez les militants des droits de la personne et à l'étranger. Gêné, le Hamas a fini par revenir sur ces décisions.

Gaffes individuelles ou double jeu du pouvoir qui cherche à voir jusqu'où il peut aller? «Le débat reste symbolique, tranche Hamdi Shakoura, de l'ONG Palestinian Center for Human Rights (PCHR), tant la demande religieuse émane avant tout d'une société traumatisée par la guerre et les privations.» Le nombre d'avocates non voilées dans la bande de Gaza se compte sur les doigts des deux mains, et la moitié d'entre elles viennent de la toute petite communauté chrétienne. Quant au règlement visant les collégiennes, qui a été annulé entre-temps, il ne concerne que quelques dizaines de jeunes filles dans le quartier chic de Rimal.

«Ce n'est pas seulement comme femme que je me sens opprimée, s'insurge Nadia, qui est l'une des seules de son quartier à ne pas porter le voile. C'est comme individu que le Hamas m'empêche de m'exprimer. C'est ça qui est le plus grave.» Responsable d'une ONG qui travaille avec des femmes et des enfants, elle est bien plus inquiète du contrôle politique exercé par le parti islamiste: interdictions de spectacles de théâtre hors des locaux de son association, tentatives d'imposer une procédure d'enregistrement, fermeture des ONG affiliées au Fatah, le grand rival expulsé militairement de la bande de Gaza par le Hamas en 2007.


Les barbes s'allongent

C'est tout le paradoxe de la guerre de janvier: le pouvoir du Hamas, dont les institutions les plus visibles (commissariats, prison, ministères) ont été détruites, n'en est pas ressorti affaibli. Une impression confirmée par Issam Younes, dirigeant de l'ONG de défense des droits de la personne Mizan («la Balance»). «Le contrôle du Hamas sur la bande de Gaza n'a pas du tout été affecté par la guerre. Ils sont toujours aussi forts.»

À peine les tanks israéliens s'étaient-ils retirés que les miliciens du Hamas sortaient de leurs cachettes pour reprendre le contrôle de la rue. Tous ceux soupçonnés d'être une menace ont été «neutralisés», soit par des arrestations suivies de mises au secret ou d'assignations à résidence, soit par des moyens plus radicaux, comme l'assassinat ou le tir d'une balle dans un genou. Dix mois plus tard, il reste une trentaine de prisonniers politiques, selon les ONG indépendantes à Gaza. Qui ajoutent immédiatement qu'en Cisjordanie, les prisonniers politiques du Hamas, arrêtés par l'Autorité palestinienne sous le contrôle du Fatah, se comptent par centaines.

Mais il serait faux de dire que la guerre n'a pas laissé de traces. Le Hamas est apparu impuissant à combattre la machine de guerre israélienne et avant tout préoccupé de sa propre survie. Son prestige en a pâti. Nombreux sont ceux qui se sont tournés vers le salafisme, une version encore plus dure de l'islamisme. Les barbes s'allongent, les pantalons raccourcissent; le khamis, la tenue des fondamentalistes pakistanais, est de plus en plus porté. «La bigoterie est devenue la norme, se désole Nadia. La pauvreté joue un grand rôle là-dedans, c'est un moyen de bénéficier des aides qui passent par le réseau des mosquées. Mais c'est aussi le résultat d'un long travail de sape. Désormais, les gens se demandent sérieusement s'il faut entrer dans sa salle de bains du pied droit ou du pied gauche.»


Incitation à la débauche

Le Hamas, contesté sur son propre terrain, a fait, au moins dans un premier temps, de la surenchère religieuse. Adel* en garde un souvenir cuisant. Ce commerçant en lingerie de l'avenue Omar al-Mokhtar, la principale artère de la ville de Gaza, a vu débarquer une escouade de policiers qui ont saisi sa marchandise au prétexte que les dessous exposés dans la rue incitaient à la débauche. Il a récupéré soutiens-gorges et culottes contre une amende modique et a dû rentrer dans sa boutique les mannequins en plastique servant à exposer la marchandise. D'autres commerçants se sont vu intimer l'ordre de couper la tête des mannequins d'exposition, pour qu'ils aient moins forme humaine. L'ordre défendu par le Hamas est un mélange de morale religieuse et d'hygiénisme urbain.

«Il est difficile de savoir si ce genre de mesures est décidé en haut lieu ou vient de responsables locaux qui font du zèle, explique un observateur averti du Hamas à Gaza. Mais une chose est sûre: depuis la guerre, le Hamas a laissé la bride sur le cou à son public, qui commence à piaffer d'impatience et demande pourquoi le programme d'islamisation, que défendait le Hamas aux élections [de 2006, remportées par les islamistes, NDLR], n'a pas été appliqué plus tôt.» Les députés ont ainsi introduit des amendements «islamiques» dans le Code pénal palestinien, en l'absence des élus du Fatah, tous à Ramallah, en Cisjordanie.

Seulement, sur le terrain religieux, il y a toujours plus extrême. En août, un cheikh salafiste a proclamé une éphémère République islamique de Rafah dans son quartier, à l'extrême sud de la bande de Gaza. Aussitôt, la branche armée du Hamas, Ezzedine al-Qassam, donnait l'assaut, tuant 24 activistes de Jund Ansar Allah (l'Armée des partisans de Dieu), dont son chef. Le message est clair: il n'y a pas de place pour un pouvoir ou même pour un discours concurrent du Hamas.

oeent à tour de bras terrains et immeubles dans la bande de Gaza avec des fonds dont l'origine est douteuse. Ainsi, l'hôtel Commodore, sur le très recherché front de mer de la ville de Gaza, vient d'être racheté pour 4,5 millions de dollars par Abdelaziz Khaldi, un homme d'affaires souvent présenté comme le financier du Hamas. Une manière de s'enraciner pour les décennies à venir. Peu à peu, tout en s'en défendant, le Hamas construit les bases d'un futur État dans la bande de Gaza. «Ce serait le pire scénario, s'inquiète Hamdi Shakoura. Deux Palestines, l'une à Gaza, l'autre en Cisjordanie, et Israël en monsieur Loyal.»

* Les prénoms ont été modifiés.
 
1 commentaire
  • Hélène Béland - Inscrite 28 décembre 2009 15 h 14

    Le peuple palestinien est-il à l'image de ses dirigeants...?

    Ce scénario était prévisible...cette animosité fratricide entre palestiniens du Fatah et du Hamas. En Cisjordanie, les palestiniens se fichent totalement de ce qui se passe à Gaza. Les Égyptiens en ont ras-le-bol des palestiniens, les Jordaniens et les Libanais aussi.
    Les Palestiniens ont raté à plusieurs reprises le rendez-vous avec la paix et surtout avec la raison. Des milliards et des milliards d'argent en aide de la communauté internationale en pure perte...que de gaspillage. Même les réfugiés éparpillés un peu partout n'ont même plus envie de revenir en Palestine, où leur sort y serait pire.
    Bon sang! qui voudrait être gouverné par des cinglés pareils...?
    Les peuples du monde arabe s'en fichent aussi, leurs dirigeants font semblant de verser une larme ou deux quand le violon du jeu de la victime joue son éternel refrain pour quelques millions de pétrodollars saoudiens...De plus, ils sont eux-mêmes gouvernés soit par des monarques imbus de cupidité sans borne, soit par des dictatures militaires qui jonglent avec leur constitution pour se maintenir au pouvoir ou s'amusent à faire des coups d'état...ou soit par des théocrates archaïques aux neurones complètement givrées à la drogue coranique. Et tout ce beau monde qui rêve de liberté sont pris au piège de la soumission d'un côté celle d'un État répressif par l'extérieur et de l'autre d'une religion d'État par l'intérieur.
    La Palestine est devenu rien d'autre qu'un symbole de ce semblant de lutte stérile, désuette et contre productive, puisque complètement déconnectée de la réalité contemporaine, du sens commun et de la raison. Plusieurs générations de palestiniens ont grandi dans la haine de l'autre, la peur, le mensonge, la violence où , une fois brisées et désabusées, névrosées et désemparés ils sont mûrs pour l'endoctrinement à l'islamofascisme dont l'agenda n'est rien d'autre que l'établissement d'un califat mondial par le djihad selon le modèle mahométan...Peut-être qu'avant cette folie djihadiste, aurons-nous droit à une guerre sanglante chiite/sunnite/wahhabite... ? allah seul le sait et les djins s'en doutent.