Tournée de la gouverneure générale en Amérique centrale - Michaëlle Jean se découvre une vocation sociale

L’anthropologue américain Chip Morris explique à la gouverneure générale la signification des motifs sur une robe traditionnelle. Michaëlle Jean était au Mexique mercredi dernier.
Photo: Moyses Zuniga L’anthropologue américain Chip Morris explique à la gouverneure générale la signification des motifs sur une robe traditionnelle. Michaëlle Jean était au Mexique mercredi dernier.

San Cristobal de Las Casas — Neuf millions de femmes au Mexique — plus que la population du Québec ou de l'Ontario — sont des mères célibataires. Avec pour conséquence inévitable d'avoir dû interrompre leurs études pour chercher d'urgence un emploi, le plus souvent dans une famille où leur quart de travail comme muchacha (1) dépassera largement la journée de travail de huit heures dans l'une de ces infernales maquiladoras (2).

Et à ce nombre, il conviendrait d'ajouter les «veuves» des centaines de milliers de Mexicains qui tentent chaque année leur chance aux États-Unis — et souvent n'en reviennent pas. Cette migration économique atteint aujourd'hui les régions les plus éloignées du Chiapas et de Oaxaca où vivent des populations indigènes misérables et encore peu alphabétisées.

Assises autour de Michaëlle Jean, dans le petit centre culturel des femmes mayas, à San Cristobal de Las Casas, Gabriela, Antonia, Jenny, une jolie Canadienne aux yeux bridés venue du Grand Nord, ont déballé leur sac. L'événement devait clôturer la première étape d'une tournée de la gouverneure générale du Canada à travers l'Amérique centrale.

«On travaille comme des bêtes, lance la première. Et en ville, on nous traite de crottées. Beaucoup d'entre nous gagnent quatre pesos [30 cents par jour, 700 $ par année]. Humiliées, moquées parce que nous parlons tzotzil ou tzeltal. On voudrait bien aller à l'école pour apprendre à lire et à écrire. Mais les patrons ne nous accordent pas ce privilège. Et le pire, ajoute Gabriela, c'est que le gouvernement veut privatiser l'éducation et la santé.»

La jeune femme maya confesse une autre réalité qui explique aussi la triste économie des Hauts du Chiapas: la région contient 19 000 hameaux et villages formés souvent de quelques familles vivant dans le dénuement le plus total. L'isolement, la dispersion des communes facilitent aussi la pauvreté ambiante.

La chaleur monte dans le petit centre culturel où les femmes mayas viennent de mimer le dernier drame de leurs communautés: la migration des hommes en quête de travail aux États-Unis. La gouverneure générale du Canada, elle-même née en Haïti et symbole d'une immigration réussie, s'agite sur sa chaise, prend fiévreusement des notes comme l'ancienne journaliste qu'elle a été et raconte quelques bribes de sa vie au Canada.


Perdre sa langue

«Les salaires qu'on nous paie, ajoute Antonia, c'est comparable à une violence d'État. On est retournés au temps de la colonie. Et pourtant, le Chiapas n'est plus considéré par le gouvernement fédéral [mexicain] comme une région en voie de développement. D'où la diminution des subventions. Car il y a beaucoup de touristes au Chiapas, on construit des infrastructures. En comparaison, certaines régions sont encore plus abandonnées.»

Paradoxalement, les États du Chiapas et du Tabasco, si riches avec leur pétrole, leurs forêts et autres ressources agricoles abritent des millions de personnes vivant dans une misère comparable à celle du quart-monde.

«Et le pire, poursuit Antonia, aussi timide que crédible, c'est qu'on est en train de perdre notre langue.» Un détail qui n'échappe à aucun des témoins canadiens présents; y compris à la femme du jeune gouverneur du Chiapas qui s'emploie à l'amélioration des conditions de vie chez les femmes indigènes. Michaëlle Jean s'agite, le stylo à la main; elle abandonne les services de l'interprète et se lance en espagnol (qu'elle parle couramment pour avoir vécu, étudiante, six mois au Mexique) dans un véritable discours social. Jenny, qui vient du Grand Nord québécois, finit par essuyer une larme d'émotion. Enfin, une autorité les a comprises.

On entendrait une mouche voler — s'il y en avait, car San Cristobal, et la région zapatiste que l'on traverse pour se rendre aux ruines mayas de Palenque, sont d'une remarquable propreté. Les toits de tuiles roses et les rues étroites bordant des maisons fleuries conservent à la ville tout son pittoresque. «Le Chiapas est très riche, précisent les témoins, il n'y a pas de raison qui justifie une telle pauvreté.»

Michaëlle Jean s'emballe: «Il faut élaborer ensemble des solutions à des problèmes sociaux dont le coût peut être immense, lance-t-elle. Il faut créer des réseaux de solidarité. Je ne dis pas le profit d'abord, mais d'abord le bien commun.»

«Quand on exploite les richesses d'une région, il faut d'abord se préoccuper des retombées sur la population locale», déclare la gouverneure générale en faisant allusion à une compagnie minière canadienne qui vient d'être fermée par le gouvernement mexicain à la suite du meurtre d'un employé contestataire et pour cause de pollution.

«Le suivi, promet en partant cette nouvelle avocate de la solidarité, c'est mon obsession. Je ne vous lâcherai pas.»

Prêter l'oreille à la révolte sociale comporte son prix. Fonctionnaires de l'aide canadienne publique et privée peuvent mettre leur imagination en marche pour bonifier le Fonds canadien d'aide au Sud mexicain. D'ailleurs un représentant du CECI, organisation de Montréal qui subventionne et supervise différents projets d'aide aux familles et aux petites communautés à travers l'Amérique centrale, a pris lui aussi fébrilement des notes au Chiapas.

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(1) Muchacha (jeune fille): terme par lequel on désigne au Mexique les bonnes et femmes de ménage (pour ne pas employer le terme plus humiliant de servante). À Mexico, une muchacha gagne entre 15 et 20 $ par jour pour sept ou huit heures de travail et, le plus souvent, trois ou quatre heures de transports quotidiens en métro et minibus. Lorsqu'elle est employée au mois et logée par son employeur, elle habite une mansarde sur les toits. Même de petits employés ou fonctionnaires peuvent se payer le luxe si bon marché d'une muchacha.

(2) Maquiladora: usine de sous-traitance.