Les barrières tarifaires sautent pendant qu'on érige des murs de «sécurité»

Une partie du mur qui isole les États-Unis du Mexique. Des croix rappellent que beaucoup de Mexicains ont trouvé la mort en essayant de traverser illégalement aux États-Unis.
Photo: ALEXANDRA NOVOSSELOFF Une partie du mur qui isole les États-Unis du Mexique. Des croix rappellent que beaucoup de Mexicains ont trouvé la mort en essayant de traverser illégalement aux États-Unis.

L'érection de barrières et de murs nouveaux, alors que les progrès en communication et la théorie économique plaident à l'unisson pour un monde sans frontières, relève de toute évidence du paradoxe.

Les géographes, politologues et autres spécialistes des sciences humaines qui ont participé la semaine dernière au colloque Murs et barrières en relations internationales de l'Université du Québec à Montréal étaient bien conscients de la contradiction qui consiste à célébrer le 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin tout en discutant sur des structures similaires qui poussent au Moyen-Orient et en Afrique, bien sûr, mais aussi sur notre continent, entre les États-Unis et le Mexique.

«Il y a dix ans, les chercheurs en quête de fonds s'adressaient au secrétariat de l'ALENA, qui voulait des idées sur les moyens d'ouvrir les frontières. Aujourd'hui, ils s'adressent au département de la Sécurité intérieure [un ministère américain], qui veut les rendre plus difficiles à franchir», a fait remarquer David Newman, géographe à l'Université ben Gourion, à Beersheva, en Israël, ajoutant que plusieurs centres spécialisés dans l'étude des frontières ont vu le jour au cours de la présente décennie.

On aura compris que la prépondérance du discours sécuritaire depuis le 11-Septembre a remis à l'ordre du jour le resserrement des contrôles aux frontières. Cependant, plusieurs conférenciers ont souligné l'inefficacité, d'un point de vue sécuritaire, d'infrastructures lourdes et coûteuses comme des murs, notant que la menace terroriste est souvent utilisée pour justifier des objectifs très différents, comme la lutte contre la contrebande et l'immigration illégale.

Évaluée il y a quelques années à 400 000 $ le mille, le mur entre les États-Unis et le Mexique, le principal ouvrage du genre, appelé à longer le tiers de la frontière de 3000 kilomètres (2000 milles), pourrait en fait coûter jusqu'à 70 millions le mille, a rappelé Rick Van Schoik, directeur du North American Center for Transborder Studies de l'Université de l'Arizona. Interrogé sur l'efficacité de cette structure d'un point de vue sécuritaire, ce spécialiste n'a pas hésité à répondre qu'elle en avait peu, et même qu'elle tend à aggraver la violence des gangs qui sévissent dans la région.

Les murs fascinent les médias, et ceux qui restent debout tout en étant tombés en désuétude attirent les touristes, comme la Grande Muraille de Chine, le mur d'Hadrien en Écosse ou le «mur de la Peste» en Provence.

Ils attirent aussi certains artistes. Ian Howard, doyen de la Faculté des beaux-arts de l'Université de New South Wales, en Australie, produit depuis 35 ans des oeuvres très originales: il imprime des toiles ou des papiers en les «frottant» sur des murs ou des objets militaires. Ces décalques donnent une idée de «l'échelle et de la texture des ouvrages». Il a ainsi travaillé sur le mur de Berlin, le 38e parallèle, qui sépare les deux Corées, les murs urbains en Irlande du Nord, le mur israélien en Cisjordanie et la Grande Muraille. L'an prochain, il projette de s'attaquer au mur qui sépare les États-Unis du Mexique.

Il ne travaille jamais clandestinement puisqu'un des buts de sa démarche est de rendre «plus civilisée la gestion des frontières».

À cause des mauvais souvenirs qu'ils raniment, certains murs sont aujourd'hui démantelés. «Les citoyens concernés ressentent le besoin d'abattre un mur, mais, pour les autres, il paraît étrange de voir un souvenir emblématique aussi significatif être tout bonnement effacé», croit Ian Howard.

Les murs comportent des coûts financiers, des coûts sociaux, des coûts en matière de violation des droits fondamentaux et de souffrance pour les personnes emmurées. «Nous érigeons des murs, croyant nous défendre, mais ces murs génèrent la peur en rendant invisibles ceux qui se trouvent de l'autre côté», a aussi noté le géographe David Newman.

Doaa Elnakhala, une jeune Palestinienne doctorante à l'Université du Texas, a fait le trajet depuis New York, où elle habite présentement, pour assister au colloque de l'UQAM. «Toute petite, j'avais toujours la frontière à l'esprit et je réalisais qu'il m'aurait été plus facile de me déplacer si j'étais née de l'autre côté. Pendant le première intifada [1987 à 1993], le temps pour nous rendre à l'école est passé de dix à 45 minutes en raison des barrières et des postes de contrôle. Mais nous avons toujours trouvé le moyen de faire des trous dans les murs des propriétés pour contourner les barrières.»

«La mondialisation a peut-être ouvert certaines frontières, mais les sociétés demeurent remarquablement fermées», a affirmé Sabine Dreher, professeure à l'Université York, à Toronto. Cette chercheuse a relevé que de nombreux traités visent à faciliter la libre circulation des biens, des services et des capitaux, mais qu'il n'existe aucun régime équivalent pour faciliter la circulation des personnes.
1 commentaire
  • Jacques Morissette - Inscrit 7 novembre 2009 13 h 23

    Les états sont comme des vases communiquants

    Économiquement et socialement parlant, les États sont comme des vases communiquant. Même sous le couvert de certains risques, les gens vont là où il y a le plus de chance de survie. Vous voulez savoir où les États ont le plus d'inégalités sociales, regardez vers quel frontière les gens se dirigent le plus. Ils partent avec l'espérance qu'ailleurs l'herbe est probablement plus verte que là où ils habitent.