Les soldats de la carte verte

Engagez-vous, qu'il disait! Ils sont 37 000 à avoir suivi ce conseil de l'oncle Sam pour être enfin citoyens du colosse étoilé. Cinq d'entre eux le sont devenus à titre posthume. José Gutierrez, Francisco Martinez, Jesus Suarez, José Garibay et Joseph Menusa sont tombés au champ d'honneur dans les sables irakiens. Ils ont réalisé leur rêve américain.

Sur les 250 000 militaires américains actuellement dans le golfe Arabo-Persique, près de 10 % ne sont pas citoyens américains. On les appelle les «green card soldiers». Il faudrait plutôt les nommer «soldados de tarjeta verda», car ils sont majoritairement nés au sud du Rio Grande.

Ces «soldats de la carte verte» sont allés au front parce que George W. Bush a signé, en juillet dernier, un décret présidentiel permettant à tout immigrant servant la bannière étoilée de ne plus attendre cinq longues années avant d'obtenir sa citoyenneté. Depuis ce temps, on se bouscule au portillon: il y a quatre fois plus d'immigrants latino-américains qui s'enrôlent.

«Il est important qu'une partie de la population américaine, qui est contre l'immigration, sache qu'il y a des gens qui vont se battre pour notre pays sans en être encore citoyens», déclare le démocrate texan Ciro D. Rodriguez à Univision.

La plus grande chaîne de télévision de langue espagnole des États-Unis couvre la guerre en Irak comme si cela était une question de vie ou de mort pour les 37 millions d'Américains d'origine hispanique.

«Il y a plus de 20 000 soldats hispaniques qui se battent dans cette guerre... Notre couverture met donc l'accent sur cet angle», déclare le chef d'antenne Jorge Ramos. Une visite sur le site Web d'Univision a de quoi surprendre. On a nettement l'impression que l'actuelle guerre est principalement menée par les soldats «latinos».

Zones dangereuses

Il est vrai, comme le rappelle le démocrate Martin Frost, du Texas, que «les troupes hispaniques sont le plus souvent déployées dans des zones dangereuses».

Le premier à mourir pour sa future patrie, note en long et en large Univision, c'est José Gutierrez, un orphelin de 28 ans, dont le corps a été rapatrié chez sa soeur au Guatemala après avoir reçu tous les honneurs à Los Angeles où il vivait seul. Il rêvait d'être architecte. Même la vie des prisonniers de guerre en Irak est décrite avec force détails: sur les sept POW (prisoners of war), il y a après tout parmi eux un Mexicain et un Panaméen.

Tout cela est bien beau, dit Gonzalo Soruco, de l'université de Miami, «mais il faudrait que l'on explique pourquoi il y a tant d'Hispaniques se battant en Irak: l'armée attire les pauvres, les minorités. C'est là une façon rapide de régler ses problèmes d'argent dans ce pays où l'on voit des gens dans les bars applaudir à chaque bombardement américain».

Charles B. Rangel, un démocrate de New York, est tout à fait d'accord: «Ce n'est tout simplement pas juste que ceux à qui nous demandons de mener nos guerres joignent l'armée pour des raisons économiques, parce qu'ils ont de moins en moins d'options.»

Cité dans le New York Times du 30 mars, ce vétéran de la guerre de Corée demande haut et fort le retour à une armée de conscription, abolie par Richard Nixon en 1973, afin de réduire l'opposition à la guerre du Vietnam. Dans cette même édition, l'influent quotidien de la 43e Rue à Manhattan rappelle que, si le nombre de militaires a chuté de 23 % dans les années 90, le nombre de «latinos» en uniforme a grimpé de près de 30 % ces dix dernières années.

Service militaire obligatoire ou pas, le recrutement d'immigrants sous les drapeaux n'est pas chose nouvelle aux États-Unis. Déjà, pendant la guerre de Sécession (1861-65), qui a fait 600 000 morts, le quart des soldats engagés contre les Sudistes n'avaient pas la citoyenneté américaine.

«Pendant la Première Guerre mondiale, 18 % ou près d'un demi-million d'immigrants de 46 nationalités différentes ont servi dans l'armée américaine», souligne Nancy Gentile Ford, une historienne de l'université Bloomsburg en Pennsylvanie.

Pour Lyle Hendrick, un officier à la retraite, c'est clair: les nouveaux immigrants font «parfois de meilleurs soldats que les jeunes Américains. Ils ont beaucoup plus de considération pour la citoyenneté américaine et en tirent une plus grande fierté que ceux qui sont Américains de naissance». Il craint cependant que la plus puissante armée du monde ne finisse par ressembler à la Légion étrangère française, dont les 8000 soldats proviennent d'une centaine de pays.

Une armée de mercenaires? «Le mot est un peu trop fort», répond Nancy Gentile Ford. La question ne se pose même pas pour l'Équatorien Fausto Trivino. Aux dernières nouvelles, il marchait toujours dans les sables irakiens. À la recherche de son rêve américain.