Mort en Méditerranée - Les naufragés du monde des sans-papiers

Le trafic de clandestins vers l’Europe n’a pas connu d’accalmie cette année.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le trafic de clandestins vers l’Europe n’a pas connu d’accalmie cette année.

La nouvelle est tombée cette semaine comme une bouteille à la mer. Environ 300 migrants africains, partis de la Libye pour tenter de rejoindre clandestinement l'Italie, ont péri dans le naufrage en Méditerranée de trois bateaux bondés. C'est la pointe de l'iceberg. Des milliers de personnes — entre deux et six mille, au bas mot — se noient chaque année en tentant d'atteindre les côtes européennes. L'Europe s'en tient pour l'essentiel à des politiques de dissuasion qui ne règlent rien.

C'est le tout début de la «saison» des passages clandestins en Méditerranée, qui court jusqu'en octobre. Prix de la traversée? Entre 1500 et 2000 euros. Non remboursables. Encore que le trafic n'ait pas connu d'accalmie cette année, constate l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), un regroupement de 125 pays. Le trafic s'est poursuivi tout l'hiver. L'OIM fait état de «départs massifs» au cours des derniers jours. La raison en serait que les mailles du filet risquent de se resserrer avec l'entrée en vigueur, le 15 mai prochain, d'un accord de patrouilles conjointes entre l'Italie et la Libye.

La liaison la plus populaire depuis un peu plus d'un an fait 350 kilomètres. Hommes, femmes et enfants embarquent à Zuwarah, près de Tripoli, à destination de l'île sicilienne de Lampedusa. Selon l'OIM, plus de 31 000 clandestins ont atteint les plages de Lampedusa en 2008 — ils ont été au moins deux fois plus nombreux qu'en 2007 — depuis les côtes libyennes et tunisiennes. Les obstacles sont faits pour être surmontés: les deux autres principales portes d'entrée maritimes à l'Europe ont traditionnellement été, pour les immigrants illégaux, les îles Canaries et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, au nord du Maroc. La multiplication des opérations sur les côtes ouest-africaines de la Frontex, l'agence européenne de surveillance des frontières entrée en fonction il y a quatre ans, et le renforcement des clôtures de sécurité à Ceuta et Melilla après l'assaut sur l'enceinte de centaines de migrants en 2005 en ont sensiblement réduit l'accès.

Des chiffres...

On évalue, dans l'ensemble, à environ 60 millions le nombre d'immigrés en Europe, dont au moins six millions seraient des illégaux, provenant du monde arabe (particulièrement du Maghreb), de l'Afrique subsaharienne, de l'Asie, de l'ex-URSS... Dans l'espace européen, les sans-papiers ont, par rapport à la population totale, un poids nettement moins grand qu'aux États-Unis. Reste que, selon l'UE, ils seraient 500 000 à franchir chaque année les frontières européennes, dont 14 % par la voie maritime. Encore que les chiffres, d'une source à l'autre, portent souvent à confusion.

«C'est l'un des plus grands naufrages de l'histoire de l'immigration en Europe», a dénoncé l'organisation militante Migreurop en réaction aux événements de cette semaine. Les autorités libyennes prétendent savoir que les disparus étaient des ressortissants de la Somalie, du Nigeria, de l'Érythrée, des pays du Maghreb, mais aussi de la Syrie et des territoires palestiniens, tous partis du village libyen de Sidi Belal. La trentaine de corps récupérés en mer sont allés rejoindre les centaines de morts enterrés dans l'anonymat le plus complet dans les cimetières de Tripoli. Les cadavres anonymes dorment aussi dans les cimetières de Tenerife, la principale île des Canaries, et de Lampedusa. Dans la seule année de 2006, l'Atlantique a vomi 600 noyés sur les côtes des Canaries. «Ces morts sans nom et sans nombre en disent long sur le processus de déshumanisation des migrants», dit encore Migreurop.

Beaucoup se noient en Méditerranée et en Atlantique, des centaines sinon des milliers d'autres meurent de soif en traversant le Sahara pour rejoindre la Libye. Là-bas le Sahara, ici le désert de Sonora. Les migrants africains convergent vers Agadez, au Niger, venus du Nigeria, du Mali, du Cameroun, du Ghana, avant d'entreprendre la traversée. Deux autres routes, l'une passant par Khartoum, l'autre par le golfe d'Aden et la péninsule arabique, sont empruntées par des dizaines de milliers de Somaliens fuyant le chaos et la pauvreté.

Europe-forteresse

L'Union européenne peine à se coordonner pour faire face au problème autrement que par des mesures répressives. La dernière mouture de cette tendance a été votée en juin 2008 par le Parlement européen. La nouvelle loi, vertement dénoncée par ses détracteurs, autorise notamment la détention de sans-papiers pour une période pouvant aller jusqu'à 18 mois. Ne sont plus interdites la rétention et l'expulsion de mineurs, même non accompagnés. Louise Arbour, qui était alors haute-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, avait critiqué la loi, estimant que le moment était venu d'accorder les mêmes garanties aux demandeurs d'asile qu'aux réfugiés économiques qui fuient la faim et la misère...

«La question à se poser n'est plus de savoir s'il faut autoriser les migrations mais plutôt comment les gérer efficacement de façon à en faire ressortir les effets positifs et à en atténuer les retombées négatives», plaide l'OIM.

Ensuite, l'Europe-forteresse, dont la stratégie est très critiquée, repousse ses fortifications, pour ainsi dire. Elle sous-contracte auprès de l'Ukraine la gestion de centres de détention d'illégaux qui empruntent son territoire en route pour l'eldorado. Elle donne des millions à la dictature de Muammar Qadaffi, peu réputé pour son respect des droits de la personne, afin d'obtenir sa collaboration dans la lutte contre l'immigration irrégulière. On estime à près de deux millions le nombre d'immigrants africains en Libye; la moitié sont clandestins. L'UE finance entre autres des opérations de surveillance à la frontière du Niger.

Frontex mène par ailleurs des patrouilles côtières dans le cadre d'opérations conjointes avec la Mauritanie, le Sénégal et le Cap-Vert. Fin 2007, le ministre de l'Intérieur espagnol était fier d'annoncer une baisse de 70 % en un an du nombre de barques arrivées aux Canaries. «Dans la même période, écrit le géographe français Olivier Clochard dans L'Atlas des migrations 2008-2009, le nombre de cadavres retrouvés sur les côtes de l'archipel a augmenté, lui, de presque 50 %.» Le rapprochement de ces deux données, dit-il, montre que les opérations de Frontex ont moins pour effet de dissuader les départs que d'accentuer la dangerosité des traversées.

«Ou bien les richesses iront où sont les hommes ou bien ce sont les hommes qui iront là où sont les richesses», a déjà dit feu Alfred Sauvy, ce sociologue qui a conçu en 1952 l'expression «tiers-monde», avant de plus tard s'en repentir.

Ainsi en est-il à Thiaroye, village de pêcheurs près de Dakar. Des milliers de jeunes en sont partis à bord d'embarcations de fortune pour tenter de rejoindre les Canaries, pour cause de diminution de la ressource halieutique. C'est que leurs petits chalutiers, disent les villageois,

ne peuvent pas grand-chose contre la surpêche européenne...

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