Comment sortir l'Afghanistan du bourbier ?

La situation en Afghanistan est discutée sur toutes les tribunes ces temps-ci.
Photo: Agence Reuters La situation en Afghanistan est discutée sur toutes les tribunes ces temps-ci.

Ottawa — Le diagnostic ne laisse aucune place à l'interprétation: l'Afghanistan s'enfonce. Le rapport du secrétaire général de l'ONU, rendu public le 10 mars dernier, permet de mesurer l'ampleur de la tâche qui attend la communauté internationale.

Depuis 12 mois, «la situation en matière de sécurité a continué de se dégrader», peut-on lire en introduction. L'année 2008 a été la plus violente depuis 2001, avec une hausse de 31 % des incidents comparativement à 2007. Entre juillet et décembre 2008, une moyenne de 857 incidents par mois a été enregistrée. Sur les 400 districts qui composent l'Afghanistan, 10 échappent totalement au contrôle de Kaboul, alors que 165 sont «problématiques».

Dans tous les domaines, les indicateurs sont à la baisse. La corruption est endémique, les droits de la personne sont souvent bafoués, l'insécurité plombe le moral des citoyens, les sanctuaires des talibans au Pakistan n'ont jamais été aussi sûrs, al-Qaïda fait entrer des armes et des combattants en nombre record en Afghanistan...

Le président américain, Barack Obama, qui a dévoilé les grandes lignes de sa nouvelle stratégie dans la région il y a une semaine, a convenu que les défis à relever sont «intimidants». Mais il affirme que la «faillite» de la communauté internationale n'est pas une option, étant donné le danger que représente al-Qaïda pour la planète.

Changement d'approche

Les pays engagés en Afghanistan ont longtemps pensé que la puissance militaire viendrait à bout de l'insurrection. Ce n'est plus le cas. «L'insécurité causée par ceux qui s'opposent au gouvernement ne peut être traitée par des moyens militaires seulement», écrit d'ailleurs l'ONU.

Après avoir examiné la possibilité de reproduire en Afghanistan le «surge» militaire qui a permis de faire diminuer la violence en Irak, Washington a écarté l'idée. L'augmentation des troupes américaines en Afghanistan sera plus modeste, avec 21 000 soldats en tout, dont 17 000 militaires pour le combat. Le «surge» en Irak avait nécessité le double.

Les États-Unis veulent plutôt mettre en place une stratégie régionale plus intégrée. Les autres pays de l'OTAN se sont d'ailleurs ralliés sans difficulté à cette idée.

Sans négliger le volet militaire, encore très présent, la coalition se dirige vers une augmentation importante de la diplomatie, de l'aide au développement et des efforts de formation des forces de sécurité afghane. Et pour la première fois, l'Afghanistan et le Pakistan seront traités comme un seul et même problème.

La nouvelle approche qui commence à émerger s'articule autour de quatre axes.

- Impliquer les pays voisins, notamment l'Iran et le Pakistan. S'attaquer aux sanctuaires d'al-Qaïda et des talibans à la frontière pakistano-afghane.

- Amorcer un véritable dialogue avec les insurgés «modérés» qui pourraient déposer les armes.

- Accélérer le développement du Pakistan et de l'Afghanistan afin que la population continue à appuyer les gouvernements. «Nos efforts échoueront si nous n'investissons pas dans leur avenir», a dit Barack Obama.

- Augmenter les efforts de formation de l'armée et de la police afghanes. Ils devront, dans quelques années, pouvoir s'occuper de la sécurité du pays. Les États-Unis ont promis 4000 soldats supplémentaires pour cette tâche.

Le Canada en avance

Les diplomates et les militaires canadiens ont regardé le virage afghan de la communauté internationale avec un sourire en coin. Le Pakistan et l'Iran sont hors de la zone d'influence diplomatique du Canada, mais les trois derniers axes de la stratégie ont été amorcés à Kandahar, il y a déjà un an par Ottawa.

Le rapport Manley sur l'avenir de la mission canadienne, déposé en janvier 2008, a permis au Canada de prendre le virage avant les autres. Malgré les lents progrès dans certains domaines, l'expérience du Canada dans une province où l'insurrection est très forte a alimenté une réflexion prématurée.

L'arrimage

Mais pour que le développement ait un effet mobilisateur sur la population, il faut faire diminuer le niveau de violence. «Ça prend du temps pour construire un hôpital ou une école, mais ça prend une seconde pour les faire exploser. Ça prend une seconde pour tuer un médecin ou un professeur», a expliqué à la BBC Richard Holbrooke, le nouvel envoyé spécial américain dans la région. Il faudra un bon arrimage entre les militaires et les civils, a-t-il dit. «L'approche doit être globale.»

C'est aussi l'avis de l'anthropologue australien David Kilcullen, un réserviste de l'armée qui a été le conseiller principal du général américain David Patraeus, l'architecte du «surge» en Irak. Selon ses propos, rapportés dans un journal australien, même si l'Afghanistan n'est pas l'Irak, trois principes s'appliquent.

«D'abord, il faut protéger la population contre la violence, explique-t-il. Si les gens ne se sentent pas en sécurité, ils ne s'impliqueront pas dans la société et encore moins en politique. Ensuite, il faut que les gens soient de ton côté. La population doit se retourner contre les insurgés. Finalement, il faut démontrer aux citoyens qu'on ne va pas les laisser tomber, mais que c'est un engagement à long terme.»

David Kilcullen affirme que l'Afghanistan est plus complexe que l'Irak et que renverser la tendance ne sera pas facile. La notion de gouvernement est plus développée en Irak qu'en Afghanistan, où le pays est en guerre depuis 30 ans, sans véritables institutions nationales.

Rejoindre les talibans modérés

La réconciliation politique entre les talibans et le gouvernement afghan devra aussi prendre un nouvel essor. La secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, a affirmé à la conférence de La Haye, mardi, qu'il faut «offrir une forme honorable de réconciliation et de réintégration» aux combattants prêts à abandonner la violence.

Pour ce faire, on tentera d'ouvrir un bureau de réconciliation nationale dans chaque province, question de faciliter l'approche sur le terrain.

Pour Jocelyn Coulon, directeur du Réseau de recherche sur les opérations de paix de l'Université de Montréal, cette main tendue est souhaitable. «Les États-Unis ont compris qu'il faut parfois négocier avec l'ennemi. C'est une partie importante de la solution», dit-il.

«Il y a différents degrés de talibans, explique pour sa part Elissa Golberg. Certains veulent un retour à l'Afghanistan oppressif des années 90. Mais il y a aussi beaucoup de talibans d'un jour. Ceux-là se battent pour l'argent, parce qu'ils sont pauvres et que les talibans payent. Une des choses qu'on tente depuis

18 mois, c'est de mieux comprendre cette dynamique nuancée et complexe à Kandahar.» Fournir des emplois et l'espoir d'un avenir meilleur aidera à sortir ces combattants de la guérilla, dit-elle.

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