60e anniversaire de l'OTAN - Un sommet sous le signe d'Obama

Strasbourg — «On va y arriver, en autant qu'il n'y ait pas de guerre!» Le lieutenant-colonel Durand en a vu d'autres. Cet homme dans la cinquantaine en tenue noire de combat est responsable de la zone qui jouxte la célèbre cathédrale de Strasbourg ainsi que le palais Rohan. C'est dans ce château du XVIIIe siècle que Nicolas Sarkozy et Barack Obama doivent avoir un tête-à-tête ce matin pendant que leurs épouses visiteront la cathédrale. Le quartier a été bouclé dès 20h hier et les commerces, faute de clients, ont fermé leurs portes. Les rares habitants qui sont restés en ville devaient montrer patte blanche. Il s'agit d'une des deux zones les plus sensibles de la capitale alsacienne avec celle du Palais des congrès, où se tient jusqu'à samedi le 60e sommet de l'OTAN, organisé conjointement par la France et l'Allemagne.

Alors que les dirigeants des 26 pays membres ont commencé à arriver hier, 25 000 policiers français et allemands ont envahi Strasbourg et Kehl, sa soeur jumelle située de l'autre côté du Rhin. À quelques kilomètres, des batteries militaires ont aussi été déployées. Un dispositif sans précédent qui montre le caractère symbolique que les organisateurs attribuent à ce sommet exceptionnel.

Pour la première fois depuis 25 ans, un poste-frontière a été rétabli sur le pont de l'Europe qui sépare Kehl de Strasbourg. Une cinquantaine de militants allemands ont été bloqués à la frontière. En préambule à la grande manifestation prévue demain, où l'on attend entre 20 000 et 60 000 personnes, les opposants au sommet ont organisé un défilé de clowns «contre le cirque sécuritaire». Ils ont aussi simulé un champ de bataille (ou die in) en plein centre-ville. Les militants pacifistes et altermondialistes, regroupés dans un «village autogéré» à 10 km au sud de Strasbourg, dénoncent la folie sécuritaire qui s'est, disent-ils, emparée de la ville.

Hier, des bombes lacrymogènes ont éclaté au moment où quelques centaines de militants cagoulés déterminés à se rendre au centre-ville ont cassé des vitrines et saccagé des abribus. Les protestataires disaient vouloir exprimer leur solidarité avec un manifestant décédé la veille à Londres pour des raisons encore inconnues. Depuis plusieurs jours, le ministère de l'Intérieur français dit redouter les actions de mouvements radicaux, comme les anarchistes du Black Bloc. Plusieurs organisations ont, de leur côté, dénoncé le harcèlement policier contre les résidants qui arboraient à leurs fenêtres des drapeaux opposés à l'OTAN.

Premier tête-à-tête Sarkozy-Obama

Le visiteur le plus attendu est évidemment Barack Obama, qui foulera le continent européen pour la première fois depuis le début de son mandat. La délégation américaine occupe à elle seule les 245 chambres de l'hôtel Hilton. Barack Obama rencontrera cet après-midi 3000 jeunes dans une salle de spectacle de Strasbourg.

Ce sommet survient à un moment où l'OTAN s'interroge plus que jamais sur son avenir. Il devrait entériner la nouvelle stratégie américaine à l'égard de l'Afghanistan, qui comprend une escalade militaire, avec l'envoi de 17 000 hommes, ainsi qu'une ouverture en direction de certaines fractions plus modérées des talibans.

Après avoir essuyé plusieurs refus de ses partenaires européens, le président américain semble avoir abandonné l'idée d'obtenir des renforts militaires substantiels. Il se rabat donc sur les renforts civils. Hier, le chef de l'état-major interarmes, l'amiral américain Mike Mullen, a formulé clairement la demande aux alliés. «Le soutien qui nous serait le plus utile maintenant est un soutien dans le domaine civil», a-t-il déclaré sur la chaîne américaine de télévision NBC.

Cette visite est aussi la première de Barack Obama en France. Le président, qui arrivera ce matin à Strasbourg, aura en effet attendu cinq mois avant de rencontrer son homologue français dans un cadre bilatéral. Selon Vincent Jauvert, grand reporter au Nouvel Observateur, le courant passe mal entre Barack Obama et Nicolas Sarkozy. Plusieurs accrochages se sont déjà produits à propos de la Géorgie, de l'Iran et du G20. Rappelons que la France est aussi opposée à toute relance du désarmement nucléaire.

Un retour controversé

Le succès de ce sommet est crucial pour Nicolas Sarkozy puisqu'une bonne partie de la classe politique française est toujours opposée au retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN. Des personnalités aussi connues que les anciens premiers ministres Dominique de Villepin et Alain Juppé refusent de mettre au rancard la politique formulée par le général de Gaulle en 1966. Certains trouvent aussi un peu minces les deux commandements secondaires obtenus par la France en échange de sa réintégration.

Ce sommet accueillera deux nouveaux membres: la Croatie et l'Albanie. Plus encore que le sommet précédent, tenu à Bucarest, le sommet de Strasbourg devrait confirmer le report sine die des candidatures de la Géorgie et de l'Ukraine pour cause de réconciliation avec la Russie. Celle-ci est en effet revenue en grâce depuis qu'elle fait partie de la nouvelle stratégie américaine concernant notamment l'Iran. Dans la presse française et américaine, le président Dimitri Medvedev signait cette semaine une lettre intitulée «Je suis prêt à travailler avec Obama».

Samedi, l'OTAN aura aussi un nouveau secrétaire général. Le Danois Anders Fogh Rasmussen devrait succéder au Néerlandais Jaap de Hoop Scheffer. La candidature du ministre de la Défense canadien, Peter MacKay, a vite fait long feu. Mais ce choix ne plaît guère à la Turquie à cause de l'implication de l'ancien premier ministre danois dans l'affaire des caricatures de Mahomet qui avait déchiré son pays.

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Correspondant du Devoir à Paris

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