Ciudad Juarez - Une fourmilière d'organisations criminelles

Il y a un an, le gouvernement de Mexico a envoyé l’armée rétablir l’ordre à Ciudad Juarez.
Photo: Agence France-Presse (photo) Il y a un an, le gouvernement de Mexico a envoyé l’armée rétablir l’ordre à Ciudad Juarez.

Des inconnus ont ouvert le feu dimanche soir sur le convoi du gouverneur de l'État de Chihuahua, dans le nord du Mexique, tuant un de ses gardes, selon le parquet local. L'État de Chihuahua, frontalier des États-Unis, est le plus touché par la violence meurtrière des cartels de la drogue, qui s'y disputent le contrôle du trafic et son exportation vers le voisin américain, premier client mondial de cocaïne.

«Interdit de jeter des déchets ou des cadavres»: c'est l'affiche placée en vitrine par un commerçant de Ciudad Juarez, lassé de ramasser sur le pas de sa porte les dépouilles de victimes assassinées par les narcotrafiquants. «Cette anecdote paraît délirante, mais elle est véridique», raconte un journaliste originaire de cette ville du nord qui détient le macabre record d'assassinats liés au crime organisé au Mexique. En 2008, plus de 5700 personnes ont perdu la vie dans des affrontements entre criminels ou avec les forces de l'ordre. Près d'une exécution sur quatre a eu lieu à Ciudad Juarez. «Dont celle de ce commerçant» poursuit le journaliste. «Il a été abattu peu après avoir placé sa pancarte».

L'année 2009 a débuté dans la même veine meurtrière: déjà plus de 1000 personnes tuées, la moitié dans l'État de Chihuahua, où se trouve Ciudad Juarez. Pôle économique du nord, logée sur la frontière avec les États-Unis, cette ville de 1,3 million d'habitants est une fourmilière d'organisations criminelles qui tirent les ficelles du trafic de drogue, sapent l'autorité et ensanglantent le territoire qu'elles se disputent.

Des narcomessages

Vendredi dernier, le chef de la police municipale, Roberto Orduña, se voyait forcé de céder au chantage des cartels. Mercredi, plusieurs «narcomessages», des menaces portant la marque du crime organisé, avaient été envoyés aux autorités, annonçant l'exécution d'un agent toutes les 48 heures si Orduña ne renonçait pas à son poste. Deux jours plus tard, les deux premiers cadavres de policiers ont fait leur apparition. À côté des corps, un message: «Il y en aura d'autres». Mardi déjà, avant que le sinistre compte à rebours ne s'enclenche, le numéro deux de la police avait été criblé de balles avec deux membres de son escorte. Les rafales de kalachnikovs retentirent à deux pas du consulat américain, une forteresse blindée d'agents fédéraux. Accablé par la pression, Orduña se résigne finalement à rendre son tablier pour «protéger la vie de ses hommes».

Le maire de la ville se refuse publiquement à interpréter cette démission comme une capitulation, s'engageant à résister aux estocades des bandes criminelles. Dans la foulée, il confirme la poursuite du programme d'assainissement de la police municipale qui, en moins d'un an, a mené au renvoi de 600 agents, une donnée qui inquiète davantage qu'elle ne rassure.

À Ciudad Juarez, les menaces, parfois rocambolesques, se décochent tous azimuts. Les journalistes qui couvrent les affaires criminelles se sont équipés de gilets pare-balles à la suite de l'assassinat d'un de leurs confrères en novembre dernier. En décembre, c'était les écoles qui étaient placardées de «narcomessages»: si les professeurs ne remettaient pas leur prime de fin d'année aux cartels, des enfants seraient kidnappés. La menace ne fut pas mise à exécution, sans qu'on sache ce qu'il est advenu de la paie des instituteurs. L'extorsion est monnaie courante pour tous les commerçants de la ville.

Du cinéma

Le milieu du cinéma a aussi été pris pour cible des intimidations. Lors du tournage du thriller L'Arrière-cour (El traspatio), qui traite des assassinats de femmes à Ciudad Juarez, l'équipe fut sommée de quitter la ville à travers une série de lettres et de colis inquiétants, comme l'a relaté le metteur en scène Carlos Carrera. Une actrice reçut une tête de porc fraîchement coupée en guise d'avertissement. Épouvantée, elle renonça à son rôle. Le film est une fiction, certes, mais qui remue une réalité, l'épidémie locale de violence à l'égard des femmes. Celle-ci s'alimente de la passivité policière et de la vulnérabilité des centaines de milliers de jeunes ouvrières exploitées dans les «maquilas», les usines sous-traitantes qui pullulent à la frontière. Depuis 1993, on dénombre 600 disparues, et 380 corps de femmes violées, mutilées, étranglées ou poignardées, abandonnés sur des terrains vagues.

Mystérieusement, les enquêtes piétinent. Malgré la désignation d'un procureur spécial pour élucider ces crimes, les coupables courent toujours. On parle de tueurs en série, de bandes organisées et, comme toujours, d'un système gangrené par la corruption. La clameur des médias et des ONG a doté cette calamité d'un retentissement international, l'espace de quelques mois. Mais la ville égrène encore ses martyres. Depuis début 2009, sept jeunes femmes ont disparu, et une autre a été retrouvée morte la semaine dernière. L'Arrière-cour, qui dépeint une société oscillant entre le fatalisme et l'indifférence, a dérangé ceux qui veulent continuer d'assassiner en toute impunité à Ciudad Juarez.

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