La Guadeloupe en feu

Depuis un mois, la Guadeloupe vit une grève générale marquée de scènes de violence.
Photo: Agence Reuters Depuis un mois, la Guadeloupe vit une grève générale marquée de scènes de violence.

La France s'est soudainement réveillée cette semaine. Cela faisait pourtant un mois que la Guadeloupe était en grève. Même si le mouvement est essentiellement économique, les revendications identitaires ne sont jamais bien loin.

Paris — Il aura fallu la mort du syndicaliste Jacques Bino, tué par balle mercredi dans la cité Henri-IV près de Pointe-à-Pitre, pour que la France découvre avec stupeur que la Guadeloupe était en grève depuis un mois. On en avait bien des échos ici et là. Lorsque les protestataires se sont mis à barrer les routes et à paralyser l'aéroport, par lequel transitent 375 000 touristes par année, la télévision a même montré quelques images. Pour le reste, il n'y avait pas de quoi retenir l'attention d'un pays qui avait déjà assez à faire avec la fronde des chercheurs qui agite les universités et la grogne sociale qui a jeté trois millions de personnes dans les rues, il y a deux semaines à peine.

Pourtant, on sentait bien que quelque chose n'allait pas mercredi, lorsque Nicolas Sarkozy a organisé une grand-messe à l'Élysée réunissant les syndicalistes et les représentants patronaux. Les médias n'en avaient plus que pour l'explosion de violence en Guadeloupe. Le syndicaliste François Chérèque a même exigé qu'on en parle dans ce sommet consacré à tout autre chose. Connu pour dégainer plus vite que son ombre, Nicolas Sarkozy semblait pour la première fois de son mandat en décalage avec l'actualité.

C'est donc en catastrophe que le président a convoqué un second sommet dès le lendemain pour tenter de mettre fin aux huit nuits d'émeute qui se sont déroulées dans l'île. Même si les concessions du gouvernement, estimées à plus de 900 millions de dollars, ont calmé le jeu, hier, rien n'indiquait qu'elles parviendraient à arrêter le mouvement. Revenu à la table de négociation, le leader des opposants, Elie Domota, estime qu'«à part les états généraux, [le président] n'a rien annoncé de nouveau».

Cafouillages

Parmi ces concessions, on trouve une augmentation du revenu de solidarité active, une allocation consentie aux sans-emploi et à ceux qui se réinsèrent dans le marché du travail. Les bas salaires jouiront aussi d'une augmentation de 300 $ par mois que le gouvernement souhaite imposer aux entreprises en échange de réductions de charges. S'y ajoute enfin une promesse de tenir des états généraux afin de revoir le mode de développement de l'île.

Depuis plusieurs jours, le gouvernement cache mal des cafouillages qui ont marqué son action dans ce dossier. Le secrétaire d'État à l'Outre-mer, Yves Jégo, avait d'abord attendu dix jours avant de se rendre en Guadeloupe. Puis il avait été brusquement rappelé à Paris, le 8 février, pour être aussitôt remplacé par deux médiateurs nommés par le premier ministre. On sait maintenant que l'Élysée craignait qu'en cédant sur les salaires en Guadeloupe, juste avant le sommet social de mercredi, se crée un précédent dont les syndicats de la métropole auraient pu s'inspirer.

Ce n'est pas la première fois que Nicolas Sarkozy a des problèmes avec l'outre-mer. En décembre 2005, alors qu'il était ministre de l'Intérieur, il avait dû annuler à la dernière minute un voyage en Martinique et en Guadeloupe. Le poète Aimé Césaire avait notamment annoncé qu'il ne recevrait pas celui qui avait déclaré vouloir «nettoyer au Karcher» la «racaille» des banlieues.

Des causes profondes

Il faut dire qu'avec un taux de chômage autour de 30 %, la Guadeloupe ressemble parfois à une gigantesque banlieue qu'on aurait transportée au soleil. À la différence près qu'elle vit encore plus des subventions de Paris. On ne compte plus en effet les exemptions fiscales et autres dégrèvements qui visent à inciter les entreprises à y investir. Sans oublier la prime de 40 % dont jouissent les fonctionnaires.

Les revendications du LKP (Liyennaj Kont Pwofitasyon - Alliance contre les profiteurs) s'en prennent essentiellement à la vie chère. La population s'est spontanément révoltée contre le prix de l'essence, qu'elle attribue aux monopoles qui contrôlent l'économie de l'île. Les économistes s'entendent presque tous pour constater que les grandes familles qui contrôlaient autrefois les plantations contrôlent aujourd'hui la distribution. Or cela a nécessairement un effet sur les prix dans une île qui importe 90 % de ce qu'elle consomme.

Ce n'est pas un hasard si, en évoquant les états généraux, Nicolas Sarkozy a mentionné des mesures destinées à favoriser la concurrence. Selon l'économiste Pascal Perri, interviewé par Libération, «il faudrait [en Guadeloupe] des dispositifs antitrust comme il en existe aux États-Unis. [...] Disons-le clairement. On a peut-être décolonisé politiquement, mais pas économiquement.»

La création de l'observatoire des prix annoncée en 2000 offre un bel exemple du désintérêt de la métropole à l'égard de l'île. Il aura fallu sept ans pour en voir la couleur. Avec pour résultat que pratiquement aucune étude n'a encore été réalisée. Or le seul rapport publié par l'observatoire dénonçait justement l'opacité des prix des carburants. Selon le chroniqueur du Figaro Yvan Rioufol, la Guadeloupe possède «un système économique, social, fiscal qui devrait être modernisé, afin de sortir d'un interventionnisme d'État qui infantilise la population et creuse les déficits publics».

Un problème identitaire ?

Les 116 revendications du LKP touchent tous les aspects de la vie des Guadeloupéens: coût de la vie, éducation, fiscalité, travail, etc. Cela inclut des demandes impossibles à réaliser dans un simple département français, comme la priorité à l'embauche des travailleurs locaux par rapport à ceux du continent. L'épine dorsale du mouvement de protestation est constituée par l'Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), une organisation en faveur de l'indépendance. Le LKP rassemble aussi plusieurs partis nationalistes ou carrément indépendantistes. Même si les indépendantistes ne rassemblent qu'une mince partie de la population, dans les manifestations il n'est pas rare d'entendre: «La Guadeloupe aux Guadeloupéens.»

En 2003, l'île avait pourtant rejeté à 73 % la création d'une instance représentative unique qui se serait substituée à la région et au département. Cela lui aurait offert plus d'autonomie et la possibilité d'adapter certaines lois à ses particularités. Le vote s'était tenu dans une période tendue et il se pourrait qu'une partie des électeurs ait rejoint le camp du non simplement pour protester contre le gouvernement.

Plusieurs Guadeloupéens veulent voir dans le mouvement actuel le début d'une «révolution tranquille», comme disent certains leaders. Dans le quotidien La Croix, l'écrivaine Maryse Condé, qui habite la Basse Terre, affirmait: «Depuis quelques années, les partis indépendantistes répètent que la Guadeloupe est malade. [...] Nous soutenons le LKP avec espoir, mais un peu à l'aveugle, en souhaitant qu'il ne s'arrête pas à des revendications sociales, mais modifie notre rapport avec la métropole. Notre pays doit apprendre à vivre de ses ressources.»

Reste à espérer que les 900 millions de dollars offerts par la France y contribuent.

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Correspondant du Devoir à Paris
6 commentaires
  • Beaufils Mathieu - Inscrit 21 février 2009 08 h 03

    De la Guadeloupe au Québec

    Quelle leçon pour les indépendantistes québécois ! La Guadeloupe donne une assez bonne idée de ce que serait aujourd'hui l'ancienne "Nouvelle-France" si elle était restée française en 1763 : un pays du tiers-monde sous perfusion économique permanente de la métropole.

    Demander l'indépendance du Québec n'a aucun sens : c'est au contraire le premier pays du continent Américain à l'avoir obtenue, dès 1763 (avant les Etats-Unis donc). Le Québec a certes obtenu cette indépendance à son corps défendant, et même - horresco referrens - grâce à l'Angleterre. Mais si la France était restée le maître en 1763, le Québec ne serait effectivement aujourd'hui que "quelques arpents de neige" désolés et sans avenir économiquement, au lieu d'être le pays riche et prospère que l'on connaît. Mais il est dans la nature humaine de préférer les certitudes erronées mais rassurantes, aux faits avérés mais qui poussent à se remettre radicalement en question.

  • Claude Stordeur - Inscrit 21 février 2009 10 h 45

    Du Québec à la Guadeloupe

    La grande différence entre ces deux dépendances est qu'une est composé d'anciens esclaves africains et l'autre de blancs de la métropole du temps.
    J'ai visité pendant 3 semaines la Guadeloupe et eut le plaisir d' etre invité plusieurs fois à la table d'un couple de proffesseurs jouissant d'un bon salaire. les guadeloupéens on une joie de vivre des tropiques, sont content de peu de chose, mais on de gros problèmes avec les importations obligées de la métropole.
    De ce temps là, même le lait est importés par bateau, impossible de monter une laiterie rentable, quand par hasard quelqu'un s'y met, le cout du transport du lait est dissimulé sous les autres denrées importées et le lait revient au prix de la métropole le temps de faire faillite pour la laiterie.
    Pour le reste les villageois se partageaient les quelques maigres poissons pêchés difficilement par des barques qui osent pas s'aventurer très loin dans la mer..
    En dehors du tourisme et des fonctionnaires ou propriétaires blancs, les autres sont des BS au soleil.
    la seule exeption sont les indigènes qui ont une place de fonctionnaire qui ont une vie confortable.

    Pour moi il y a bien plus de similitude entre Haïti et les possessions françaises outre mer qu'avec le Québec qui est composé en majorité de blanc issus de 500 familles françaises.

    La France malheureusement est encore une nation qui se croit tout permis parce que ce sont pas des blancs, heureusement la proportion de vote de non blanc permettra de changer ces politiques qui date de 2 siècles en arrière..

  • Roland Berger - Inscrit 22 février 2009 16 h 31

    Une analogie

    Comme le père qui s'avère incapable d'une relation d'égal à égal avec les enfants qui ont quitté le foyer pour mener leur propre vie, les nations colonisatrices sont incapables de considérer leurs relations avec leurs anciennes colonies autrement que sous l'angle de la dépendance de ces dernières vis-à-vis la métropole. Vive la Guadeloupe libre !
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Roland Berger - Inscrit 22 février 2009 16 h 40

    L'esprit retors

    Le propos de Mathieu Beaufils illustre bien l'esprit retors des défenseurs du fédéralisme centralisateur canadien. Il ne sait rien de ce qui serait advenu des citoyens du Bas- et du Haut-Canada si la révote des patriotes s'était traduite par un gouvernement démocratique. Et comme il n'en sait rien, il peut affirmer que le Bas-Canada serait aujourd'hui une Guadeloupe du nord. A-t-il déjà visité Saint-Pierre-et-Miquelon ?
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Pierre-Yves Pau - Inscrit 22 février 2009 22 h 18

    Roland Berger pète une coche

    Comparer la Guadeloupe à Saint-Pierre et Miquelon, faut pas avoir froid aux yeux.