Quelque chose de pourri au royaume du Népal

Katmandou — Les cloches devant les temples de Katmandou sonnent pour réveiller les dieux endormis. Elles sonnent beaucoup. Les Népalais ont besoin de toutes les divinités du Panthéon hindou. Un an après le massacre de la famille royale, toujours inexpliqué, le petit royaume himalayen s'enfonce dans une guerre civile qui n'ose pas dire son nom. Le pays des déesses vivantes est devenu le royaume des rois morts et maudits, ravagé par une guérilla maoïste de plus en plus brutale et audacieuse.

«Pour nous, le 1er juin, la nuit du massacre de la famille royale, a été comme le 11 septembre en Occident. Depuis, plus rien n'est comme avant», explique Kunda Dixit, rédacteur en chef du meilleur journal du pays, le Nepali Times. En une nuit fatale où a été décimée la dynastie des Shah, massacrée par le prince héritier Dipendra, qui s'est suicidé, le Népal a perdu son innocence. Le pays a beau être une monarchie constitutionnelle depuis une dizaine d'années, la disparition du roi a été vécue comme un séisme.





Deuil et rumeurs


«Il faut comprendre que c'est le roi qui fait le Népal et représente son unité. Nous ne sommes que 28 millions d'habitants mais nous sommes divisés en une trentaine d'ethnies parlant une dizaine de langues différentes et vivant dans des régions inaccessibles», ajoute Kunda Dixit. Depuis un an, le nouveau roi Gyanendra, frère du roi Birendra assassiné, a gardé le deuil, comme le veulent la tradition hindoue et le protocole des Shah. Il ne sort de son palais qu'à l'occasion de fêtes religieuses, encadré par ses gardes du corps par crainte d'un attentat. L'homme apparaît à la télévision du royaume, le visage épais, le regard lourd, sans jamais sourire. «Birendra était un roi populaire, les gens l'aimaient bien. Gyanendra, on ne sait pas», explique un petit commerçant de Katmandou qui, comme tous les Népalais, ne voudra pas donner son identité lorsqu'on parlera du roi. En discret signe de défiance, les échoppes du Népal ont conservé la photo officielle du roi assassiné et de sa famille plutôt que d'afficher celle de Gyanendra et de son épouse.


Sur le roi courent bruits et rumeurs. Il était absent du palais le soir du massacre, et il n'en faut pas plus dans cette ville des murmures pour l'accuser d'avoir commandité l'assassinat de son frère afin de pouvoir régner. On parle du soutien occulte des services indiens, d'un sosie qui aurait remplacé le prince parricide. Kunda Dixit balaie toutes ces allégations. «Nous avons enquêté longuement, vu et interviewé tous les survivants du massacre. Pour moi, il ne fait pas de doute que Dipendra est le meurtrier: c'était un jeune homme très dérangé, un dingue des armes.» Il buvait, se droguait et ne supportait pas que sa mère s'oppose à son mariage avec sa bien-aimée, d'une caste rivale des Shah. «C'était une bombe à retardement», conclut le journaliste, qui reconnaît que cette version officielle ne passe pas la rampe dans les bazars et les rues du royaume.


Habilement, les maoïstes qui, depuis six ans, menaient une «guerre du peuple» dans les régions reculées à l'ouest du Népal ont su profiter de l'affaiblissement de l'image du roi. Dans tous leurs communiqués, ils attaquent en termes injurieux — sans précédent dans ce royaume respectueux de ses monarques — Gyanendra et le nouveau prince héritier, Paras, qui a une sale réputation de petit voyou. En un an, cette guérilla lointaine s'est rapprochée des centres du pouvoir dans la vallée de Katmandou. Par deux fois, les maoïstes, en décrétant une grève générale, ont réussi à paralyser la capitale. «Les gens ont peur», explique un conseiller du premier ministre. Ils ont multiplié les attentats, détruisant l'usine d'embouteillage de Coca-Cola, endommageant un pont, tuant quelques policiers.


Ces actions hautement visibles, même si jamais un étranger n'a été visé, ont provoqué un effondrement du tourisme, la principale ressource du pays avec l'aide internationale. À Thamel, haut lieu des chemins de Katmandou, restaurants, agences de trek, boutiques de souvenirs et marchands de CD de contrebande sont déserts. Le soir, à 21h, les portes se ferment et seuls des policiers en armes errent, contrôlant mollement les ombres des touristes à la recherche d'un nirvana perdu. «Un touriste dans un pays du Tiers-Monde fait vivre de sept à huit personnes, explique un banquier de Katmandou. En un an, le Népal a perdu au moins 500 000 visiteurs. L'impact sur l'économie est énorme.»


Aux prises avec cette crise, réalisant que sa police était totalement débordée, le gouvernement de Sa Majesté a finalement fait appel à l'armée en novembre dernier pour lutter contre la guérilla.


Les généraux népalais s'étaient vantés d'annihiler les maoïstes en quelques mois. Mais avec une armée sous-équipée, mal entraînée, surtout habituée à de juteuses opérations de maintien de la paix sous le casque bleu de l'ONU, la


bataille s'est avérée difficile. Jour après jour, l'état-major fait état de bilans aussi impressionnants qu'invérifiables. 500 tués un jour, 30 le lendemain. L'information est contrôlée et ces faits d'armes — qui ne mentionnent qu'exceptionnellement des victimes du côté gouvernemental — apparaissent très exagérés. Avant l'intervention de l'armée, les maoïstes contrôlaient près de la moitié des 75 districts du Népal.


«C'est vrai qu'ils sont sur la défensive, mais ils restent capables de monter des coups très durs», analyse Subodh Raj Pyakurel, responsable d'une ONG qui défend les droits de l'homme. Dans son petit bureau, il présente des photos montrant les exactions des maoïstes, qui disent s'inspirer des naxalistes indiens et des Péruviens du Sentier lumineux. Des corps torturés, des têtes coupées, des membres mutilés. «Ils menacent puis tuent sans pitié tous ceux qui leur résistent, les paysans riches, les politiciens locaux, les instituteurs. Ils règnent par la terreur.» Côté pouvoir, les violations des droits de l'homme sont de plus en plus inquiétantes.





Exactions policières


Avec la guerre totale lancée par l'armée a été imposé un état d'urgence qui donne pratiquement tous les droits aux forces de l'ordre. «La police torture, passe à tabac et enferme aussi longtemps qu'elle le veut tous les "suspects"», ajoute Pyakurel. En six ans, près de 4000 Népalais sont morts victimes de cette guerre ignorée. Le premier ministre Sher Bahadur Shah nie que ses troupes pratiquent de pareilles exactions. Selon lui, les maoïstes ne sont que de 2000 à 3000. «En trois ans, on les aura vaincus, ils sont désespérés», assure-t-il à Libération. De retour des États-Unis, il a obtenu 20 millions de dollars en aide militaire de George Bush au nom de la lutte planétaire contre le terrorisme.


Il n'est pas sûr que cette option militaire mette fin à la «guerre du peuple». «Il faut voir d'où les maoïstes viennent, explique Subodh Pyakurel. Ce sont des régions entières que les politiciens ont toujours abandonnées, où les riches, les hautes castes unies avec la police et les politiciens locaux ont fait ce qu'ils voulaient. Ils ont exploité les plus pauvres tout en vivant de la corruption. On peut comprendre que les maoïstes soient apparus comme un espoir.»