Élections législatives en Algérie - En Kabylie rebelle, on a manqué de candidats, de scrutateurs et d'électeurs

Quelque 18 millions d'électeurs algériens étaient invités hier à voter pour désigner les 389 députés de l'Assemblée nationale. L'élection a lieu sur fond de crise sociale, de reprise des violences islamistes et de boycottage, notamment en Kabylie. À 16h, le taux de participation était de 38,15 % à l'échelle du pays et restait en dessous de 2 % à Tizi-Ouzou, chef-lieu de cette région.

Tizi Ouzou — C'était la préparation des élections législatives, mais il manquait de tout en Kabylie. De candidats d'abord, puisque nul ne voulait, ou n'osait, se présenter dans cette région qui appelle massivement au boycottage, criant «pouvoir assassin!». Alors, à Alger, des listes ont été constituées par les «grands» partis du pouvoir, remplies de noms venus d'ailleurs, gardées secrètes le plus longtemps possible.


La campagne elle-même a été clandestine, meetings de dix personnes, nuitamment, dans des caves ou des boutiques aux volets tirés.


Personne non plus ne voulait tenir les bureaux de vote. «Je te placerais dans une commune loin de chez toi», a supplié un notable de Tazmalt. Buté, l'employé de la mairie a secoué la tête: «Et en plus, tu veux que je meure loin de mes enfants!» Alors, deux jours avant le scrutin, il a fallu encore dépêcher des convois de scrutateurs depuis le centre du pays. Mais là-bas, en Kabylie, où les émeutes enflent, grossissent depuis un an après la mort d'un lycéen dans une gendarmerie le 18 avril 2001, les uniformes n'osent plus sortir de leur baraquement. 15 000 hommes sont donc à leur tour partis d'Alger pour quadriller la région.


Il manquait encore une chose, un détail sans doute dans ce pays où nul ne songe à nier la fraude: qui allait voter au milieu des urnes qui brûlent et des slogans «à bas les élections de la honte»? Comme la charrette des condamnés, une escouade de faux électeurs a accepté de monter dans un village reculé derrière Tizi, où un centre de vote a été bricolé dans un stade.


Tant bien que mal, hier en Kabylie, le décor et les figurants étaient en place pour «le processus de consolidation démocratique» évoqué par la terminologie officielle. Manquait une dernière touche: la presse. Jusque-là sous le coup d'une interdiction formelle de se rendre en Kabylie, les journalistes étrangers ont donc eu droit, eux aussi, à leurs deux minibus sous escorte policière pour quelques heures de voyage organisé à Tizi-Ouzou, la principale ville de la Kabylie.


À 10h30, depuis le siège de la willaya (préfecture), première étape obligée, on voit s'élever par-dessus la ville l'épaisse fumée noire d'une émeute, comme un peu partout dans cette région aux routes bloquées. Engageant, un policier annonce: «Vous êtes libres de faire ce que vous voulez.» Mais qui veut sortir trouve grilles closes et contre-ordre. «Prenez plutôt un café.» Au bout de 40 minutes de négociations, le car redémarre, à condition que tout le monde reste groupé. «Je ne sais pas où on va», dit le chauffeur. Ce sera la «ville nouvelle», quartier brassé de classes moyennes. Un pneu brûle devant les centres de vote. Des gamins jettent quelques cailloux au bas des immeubles en criant à «la mascarade électorale». C'est le coin le plus paisible de la ville.


L'opération la plus périlleuse se révèle l'accès aux bureaux de vote, sis dans des écoles. «Allez-y aux cailloux. Dégagez-m'en un pour les journalistes», crie un policier à ses hommes au talkie-walkie. En voyant arriver les questions, les scrutatrices s'enfuient dans le noir — les lumières n'ont pas été allumées, «par mesure de sécurité» — et en toussant sous les vapeurs des lacrymos. «Tout va très bien, mais nous n'avons pas le droit de vous parler.» Cinq personnes ont voté depuis le matin, dont deux femmes qui n'ont posé que leur empreinte digitale sur le cahier d'émargement. Un policier de l'escorte regarde les pierres qui pleuvent: «Je veux rentrer chez nous, à Alger.»


Retour à la willaya. Un des chauffeurs refuse de repartir pour le centre-ville. «Si j'ai une vitre cassée, personne ne me la paiera.» Nouvelles négociations. Dans la rue principale, gamins en grappes contre policiers en lignes, cailloux contre balles réelles. La veille, la mairie a flambé. Des gendarmes en voiture traversent la place à toute allure, crachant par terre et armant leur kalachnikov avec ostentation. En un an, la répression des révoltes a fait 115 morts et des arrestations par centaines mais aucun des 24 gendarmes que pointaient les enquêtes n'ont été inquiétés. Aujourd'hui, dans le pays, 40 willayas sur 48 sont touchées par des émeutes, et l'abstention pour le scrutin s'étend sur de larges zones. «La Kabylie, c'est le miroir de l'Algérie, dit un professeur. Ici, vous voyez clairement ce qu'ailleurs on ne peut que deviner.»


La-bas, encore un bureau de vote. «On va plutôt rentrer à Alger», dit un policier qui tente de garder son calme. «Finalement, dans un vote, l'important, ce n'est pas ce qu'on met dans l'urne. C'est ce qui en sort.»