L'entrevue - Soigner en zone de guerre

Le Dr Vincent Échavé photographié en compagnie d’un groupe de Casques bleus, en République démocratique du Congo.
Photo: Le Dr Vincent Échavé photographié en compagnie d’un groupe de Casques bleus, en République démocratique du Congo.

Chirurgien bardé de diplômes, le Dr Vincent Échavé pourrait se contenter de profiter de la vie. Mais le confort et l'indifférence, très peu pour lui. Engagé au sein de l'organisation Médecins sans frontières, il a pratiqué la médecine dans plusieurs des pires zones de guerre que le monde ait connues depuis 20 ans. Et il en a assez vu pour conclure que les grandes puissances détournent le plus souvent le regard devant la souffrance que subissent les populations confrontées à ces conflits.

Pour résumer ce qui le pousse à exercer cet art médical qu'est la chirurgie dans des conditions extrêmes, et parfois même au péril de sa propre vie, le Dr Échavé cite Les Frères Karamazov de Dostoïevski: «Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous, et moi plus que tous les autres.» Cette responsabilité est d'autant plus incontournable, selon lui, que «nous sommes privilégiés» de pouvoir vivre loin de cette misère endémique qui frappe des millions d'êtres humains.

«Mon engagement avec Médecins sans frontières me permet de réaliser mon rêve d'apporter mon aide là où les populations en ont le plus besoin et ainsi de mettre la personne humaine au-dessus de toute autre considération, explique le professeur à la faculté de médecine et des sciences de la santé de l'Université de Sherbrooke. J'ai embrassé la dimension internationale de notre profession pour vivre la médecine comme un désir d'humanité. Mon plus grand souhait est que l'on puisse conserver cette volonté de ne pas tolérer l'inhumain, de refuser la banalisation de l'injustice dans un monde placé sous le signe de la violence.»

Un désir d'aider doublé d'un parcours on ne peut plus riche. Né à Cuba, Vincent Échavé quitte l'île avec ses parents alors qu'elle est en pleine ébullition révolutionnaire. Il consacre alors plusieurs années à voyager pour parfaire sa formation en médecine, d'abord à Madrid, puis en Suisse, où il se spécialise en chirurgie générale et thoracique. Ensuite, direction le Québec, où il fait son internat rotatoire à Sherbrooke et sa résidence en chirurgie générale à l'Université McGill, puis à l'Université de Miami. Le Dr Échavé effectuera aussi des spécialisations en chirurgie vasculaire et oesophagienne.

Les missions «chirurgicales»

Ayant obtenu sa citoyenneté canadienne, le médecin s'établit à Sherbrooke à partir de 1979. Entre ses premiers pas en clinique et ses multiples spécialisations, Vincent Échavé ne tarde pas à s'intéresser à l'aide humanitaire: «Je me suis impliqué avec Médecins sans frontières en 1990.»

À partir de ce moment, il multiplie les «missions chirurgicales» un peu partout sur le globe, «dans des endroits où les situations tragiques, malheureusement, ne manquent pas». Des pays que plusieurs ne connaissent que par les bulletins d'information faisant état des conflits, des sinistres et de la misère humaine: Rwanda, Burundi, Éthiopie, Haïti, Bangladesh, Kosovo, Sierra Leone, Sri Lanka, Colombie, République démocratique du Congo, Côte d'Ivoire, Tchad et Darfour...

«La situation y est désastreuse parce que ces pays ne connaissent pas la paix, donc les services de santé sont dans un état déplorable. Les plateaux techniques n'existent pas, et on travaille avec des moyens de fortune. C'est triste, mais c'est une réalité.» Et toute cette détresse est le plus souvent provoquée par une poignée de dirigeants et de seigneurs de guerre. «Ces crises humanitaires suivent en général des crises politiques qui ont des conséquences comme l'effondrement total des soins de santé. Et là où il y a des conflits armés, il y a aussi un détournement des ressources financières vers la guerre. On perd le peu qui était destiné aux soins de santé. En Éthiopie, par exemple, on se retrouvait avec un hôpital où il n'y avait même pas un thermomètre qui fonctionnait.»

Le Dr Échavé se souvient d'avoir vu, en Sierra Leone, des hélicoptères décollant d'un aéroport privé et transportant des négociants étrangers venus brasser des affaires d'or grâce aux diamants dont regorge le sol de ce petit pays. Pendant ce temps, tout près, des Sierra-Léonais se faisaient couper des bras à coups de machette.

«Ces pays présentent, pour les chirurgiens, des défis énormes.» Parce que l'on manque de tout. «Les besoins sont immenses, les ressources limitées et les infrastructures désuètes. Je me souviens d'un enfant amené à l'hôpital, au Rwanda. J'ai réussi à faire une radiographie parce qu'il y avait encore, heureusement, un appareil qui fonctionnait. Et j'ai vu une épingle rouillée qui était coincée dans son nez depuis des semaines. J'ai pu la lui enlever, mais je n'en revenais pas de voir cela.»

Le sentiment d'impuissance

Le sentiment d'impuissance est aussi très présent. «Souvent, on parvient à sauver les patients, mais, parfois, on les perd. On fait le bon diagnostic, on les opère, puis, en période postopératoire, ils auraient besoin de soins intensifs, de respirateurs, etc. Mais là, il n'y a rien, donc on perd des gens que l'on sauverait ici.» Le même triste constat vaut pour des maladies jugées bénignes au Québec. «On sait par exemple que, dans le monde, environ 10 millions d'enfants meurent en bas âge chaque année. Ils souffrent de déshydratation, de gastros, d'infections respiratoires, de rougeole. Tout cela sur fond de malnutrition. Les enfants sont donc dans un état lamentable, avec un système immunitaire effondré. Ils meurent devant vous, et s'est une catastrophe.»

Le Dr Échavé garde d'ailleurs un souvenir plus qu'amer de ces cas. «Nous sommes confrontés à des défis, à des frustrations et à des douleurs énormes en pensant qu'ici on pourrait faire un bon travail. Et on se dit: comment est-ce possible qu'une telle situation existe?»

Médecins sans frontières s'est d'ailleurs donné le mandat de témoigner de ces situations, mais aussi de les dénoncer. Bref, sortir de leur torpeur quotidienne les populations qui vivent loin des crises humanitaires aiguës. «La parole peut être dangereuse, mais le silence tue, dit-il. Donc, on parle et on dénonce, malgré les risques pour nos envoyés. On a déjà eu des décès parmi nos membres, notamment dans le nord de l'Afghanistan.»

Les limites de l'humanitaire

Malgré toute la volonté des ONG, Vincent Échavé constate les limites de l'aide humanitaire, surtout si la communauté internationale continue de garder le silence. «Les intérêts des grandes nations passent avant la vie humaine, lâche-t-il. On en est encore à ce point de barbarie. On a peu évolué.» Il cite en exemple la timidité de plusieurs à s'ingérer dans les affaires d'un État. «Je pense que la souveraineté des États ne doit pas être au-dessus de la vie humaine, de la justice et de la dignité. Il y a des situations où la non-ingérence doit s'arrêter au moment où naît le risque de non-assistance.»

En 2005, l'ONU a effectivement admis l'existence d'une responsabilité de protéger les nations contre les génocides, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité. «Pourtant, dans le cas du Darfour, il n'y a rien qui bouge. On est victime du Conseil de sécurité et du droit de veto de ses membres. Chacun défend ses intérêts. Cette fois-ci, c'est la Chine qui bloque tout parce qu'elle lorgne les réserves pétrolières du Soudan.»

Selon lui, il faudrait donc élargir le Conseil de sécurité, mais en y incluant «des pays neutres, qui n'ont pas d'intérêts comme ceux qu'on voit et qui ne sont pas d'anciennes puissances coloniales. On doit changer la structure des Nations unies, une entité complètement paralysée». Sans quoi, c'est le monde qui se condamne à l'«inaction totale».
5 commentaires
  • Gilles Bousquet - Inscrit 6 octobre 2008 02 h 45

    Le grand coeur des agresseurs

    Il est écrit plus haut : «il en a assez vu pour conclure que les grandes puissances détournent le plus souvent le regard devant la souffrance que subissent les populations confrontées à ces conflits.»

    Les grande puissances ne sont quand même pas pour commencer à regarder les souffrances qu'elles ont infligées, ça leur ferait lever le coeur, ce qui est fort désagréable.

  • Normand Chaput - Inscrit 6 octobre 2008 09 h 19

    un menuisier sans marteau

    ça fait quoi un docteur en afrique pas de thermomètre? Aussi bien ne pas en avoir du tout. Quoi, tu regarde l'enfant et tu lui dis: hum je pense que ça te prendrais des antibiotiques! Tu ne peux pas tout avoir le docteur et... les antibiotiques. Ecoutes bonhomme, t'en demande pas mal je trouve. Déjà qu'on donne .0000000002% à l'aide humanitaire

  • Georges Paquet - Inscrit 6 octobre 2008 10 h 39

    Soigner, comprendre et faire comprendre les causes

    Merci Dr Echavé. Comme vous le dites "Ne pas tolérer l'inhumain, refuser la banalisation de l'injustice dans un monde placé sous le signe de la violence.» et "l'appât du gain". Bravo de voir plus loin et plus haut que votre scalpel, même si celui-ci est essentiel pour soulager la souffrance.

  • Louise Melançon - Abonnée 6 octobre 2008 16 h 55

    Merci Dr Échavé

    Qu'est-ce qu'on peut faire pour faire changer les Nations-Unies????
    Je vous admire....Qu'une personne comme vous se soucie des plus démunis, avec les moyens qu'elle possède, cela me réconcilie avec l'humanité.... Mais comment faire changer les choses?

  • Claude L'Heureux - Abonné 6 octobre 2008 19 h 03

    Pendant ce temps

    Quel force ce Dr Échavé ! Je crois qu'une fois engagé dans cette atroce aventure il devient impossible à ces hommes, à ces femmes, de quitter le navire, quitte à y laisser sa peau. Nous que pouvons-nous faire ? Au moins des dons en attendant, comme le suggère monsieur Bousquet, que le Canada se rende à 0,7 % du PNB.

    Pendant ce temps nos voisins du sud nous ramènent en 1929 ! L'on devra donc, crise financière oblige, quitter qui l'Irak, qui l'Afghanistan...

    Claude L'Heureux, Québec