Pakistan - Zardari divise déjà

Zardari n’apparaît que rarement sans Benazir Bhutto sur les affiches de campagne.
Photo: Agence Reuters Zardari n’apparaît que rarement sans Benazir Bhutto sur les affiches de campagne.

Islamabad — Le nouveau président du Pakistan, Asif Ali Zardari, n'aura pas la vie facile. Le veuf de Benazir Bhutto et leader du Parti du peuple pakistanais (PPP), premier parti démocrate du pays, succède au général Pervez Moucharraf, presque unanimement détesté et qui a démissionné le 18 août. Mais sur ses terres, on ne l'aime pas. Ou peu.

«C'est un salaud, un enc...corrompu ! On préfère encore Moucharraf !» Ces injures, beaucoup de Pakistanais de tous âges, quelle que soit leur appartenance politique, les prononcent. Zardari est l'homme le plus controversé du moment et sa nomination à la présidence par les députés du Parlement d'Islamabad et des quatre assemblées provinciales inquiète déjà. Dans la presse, rares sont les articles qui le défendent. Les titres «Monsieur 10 % prochain président ?», «Zardari n'est-il pas lui-même son pire ennemi ?» reviennent quotidiennement.

Il a gagné son surnom de «monsieur 10 %» quand il était ministre de l'Investissement dans le gouvernement de sa femme, en 1988, et qu'il prélevait systématiquement des rétrocommissions sur tous les marchés publics. Il a fait 11 années de prison pour faits de corruption et n'a été libéré qu'en 2004. Jamais il ne serait devenu leader du PPP si Benazir n'avait pas été assassinée, en décembre. «C'est un propriétaire foncier, pas un politicien ! Il est incapable de gouverner. Benazir avait un fort charisme, mais son mari n'est qu'un sale type! Tout ce qu'il va faire, c'est pourrir l'image du PPP», s'énerve Javeed, un garagiste de Karachi, ville natale et fief des «Bhutto».

Même l'un de ses proches amis, Shaheen Sehbai, journaliste, en convient. «Les deux autres candidats à la présidentielle ne peuvent rivaliser avec celui qui représente le premier parti démocrate, rappelé au pouvoir par les urnes en février 2008. Mais sa crédibilité est devenue un sérieux problème.»

Au sein de son parti, Zardari ne provoque aucun enthousiasme. Le siège du PPP à Islamabad en témoigne. Ce sont les posters à l'effigie de Benazir Bhutto qui tapissent les murs. Aucun ne montre le candidat seul. Quand il apparaît, c'est toujours au côté de sa femme, dans l'ombre de «BB». Les dirigeants que l'on y croise sont rares... et affichent des mines crispées.

«Après l'assassinat de Benazir, il n'a jamais fait l'unanimité pour diriger le parti. Mais il a réussi à former un gouvernement et à maintenir la cohésion du pays. Alors, il faut lui faire confiance», dit l'un d'eux sans convaincre. Et il s'empresse d'ajouter : «Benazir aussi, quand elle est rentrée en octobre dernier, prête à partager le pouvoir avec Musharraf, a semé la discorde.»

Pour annoncée qu'elle soit, la victoire risque d'avoir un goût amer pour le PPP et certains cadres qui ont, en vain, demandé un autre candidat, et qui menacent de quitter le gouvernement. Avant même son élection, Zardari divise déjà.

Déception

Il déçoit aussi. Car il promet de conduire le pays vers la démocratie en rétablissant l'indépendance du pouvoir judiciaire. Mais il tarde à restaurer les juges et le président de la Cour suprême, Iftikhar Chaudry, limogés par Musharraf en novembre. Et pour cause: «monsieur 10 %» n'a pas été lavé de toutes les accusations de corruption.

S'exposer à la justice est un risque qu'il veut à tout prix éviter — même si, durant 20 ans, trois gouvernements ont dépensé des millions de dollars contre lui sans obtenir un verdict de culpabilité. «C'est un traître ! lâche Farooq, un avocat parmi les milliers qui continuent de manifester chaque jour. Après Musharraf, c'est Zardari qui va saboter le processus démocratique.»

Le nouveau président sera-t-il un «Musharraf bis», un dictateur? En tout cas, cela inquiète. Car il va bénéficier d'un régime où tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains d'un seul homme. S'il n'instaure pas un régime parlementaire, «ce sera une dictature bis à la Musharraf, avec un visage pseudo-démocratique», écrit un éditorialiste du Daily Times.

Zardari est aussi celui que beaucoup détestent car il s'aligne sur les États-Unis, «encore plus que Musharraf», dénoncent ses détracteurs, notamment à Peshawar, capitale de la province du Nord-Ouest, où les islamistes pullulent et où règne un fort antiaméricanisme. «Ici, personne n'aimait Musharraf mais personne n'a confiance en Zardari, explique Raheel Khan, 32 ans, reporter spécialisé sur le terrorisme. Le PPP avait promis de rétablir le dialogue avec les talibans, de cesser les interventions militaires et de prendre ses distances avec les Américains. C'est tout l'inverse qui se passe. Il va faire sombrer le pays dans l'islamisme.»

Raheel avait voté pour le PPP. Il s'en mord les doigts. Et soupire... «Je pense qu'on verra bientôt des millions de Pakistanais dans la rue dire "Go Zardari, go!", comme ils ont dit "Go, Musharraf, go!"».

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