Le FN s'ancre dans l'opinion publique

Au lendemain de la performance électorale présidentielle de Jean-Marie Le Pen et de l'extrême droite, et à la veille du scrutin législatif, l'enquête réalisée par la SOFRES pour RTL et Le Monde — dans le prolongement d'une quinzaine de sondages similaires depuis 1984 — confirme l'ancrage solide du Front national dans l'opinion.


C'est, en effet, l'enseignement le plus saisissant de cette enquête: l'adhésion aux idées défendues par M. Le Pen était tombée à son plus bas niveau (11 %) au printemps 1999, juste après la scission entre le fondateur du FN et son ancien bras droit, Bruno Mégret.

Trois ans plus tard, cette adhésion est remontée à 28 %, soit l'un de ses plus hauts niveaux historiques. À l'inverse, dans l'enquête de la SOFRES de mai 2000, près des deux tiers des Français (63 %) se disaient «tout à fait en désaccord» avec les idées lepénistes; aujourd'hui, ils sont moins de la moitié (49 %), tandis que 22 % se déclarent «plutôt en désaccord».


Le profil des personnes qui sont d'accord avec les positions du FN est très typé, et ses caractéristiques se confirment sur toutes les questions posées par la SOFRES. Les meilleurs soutiens de M. Le Pen sont les personnes les plus âgées (30 % approuvent ses idées, contre 19 % des 18-24 ans) et les moins diplômées (46 % d'approbation chez les non-diplômés, contre 14 % seulement chez les diplômés de l'enseignement supérieur); socialement, deux catégories se distinguent: les ouvriers (35 % d'approbation) et les commerçants, artisans, chefs d'entreprise (34 %), alors que les cadres et les professions intellectuelles ne sont que 13 % à approuver les idées d'extrême droite.





Sécurité et justice


Enfin, comme lors des précédentes enquêtes, l'électorat du RPR (34 % d'approbation) se montre nettement plus sensible aux idées


lepénistes que


celui de l'UDF (25 %). De même, 16 % des sondés jugent que les positions de M. Le Pen sont «justes», 40 % «excessives» et 41 % «inacceptables»; chez les sympathisants du RPR, en revanche, 29 % les jugent inacceptables, tandis que 54 % les considèrent comme seulement excessives.


Le président du Front national a indéniablement marqué des points dans trois domaines. Ses positions sur la sécurité et la justice sont approuvées par 40 % des sondés, soit une progression de 11 points en deux ans et de 14 points depuis 1999. De même, il enregistre son meilleur taux d'approbation sur «la défense des valeurs traditionnelles» (35 %, contre 30 % il y a deux ans et 25 % il y a une dizaine d'années). Enfin, ses «critiques contre la classe politique» sont approuvées par 26 % des sondés (en hausse de six points par rapport à 2000). En revanche, si les positions lepénistes sur l'immigration restent un point consistant de son programme (27 % d'approbation), elles font moins recette qu'auparavant (de 33 à 38 % au milieu des années 1990).


Indéniablement, le président du Front national bénéficie d'un climat général très sécuritaire et conservateur. Même si ces idées ne sont pas le monopole de l'extrême droite, 86 % des personnes interrogées jugent, en effet, que «la justice n'est pas assez sévère avec les petits délinquants»; de même, 76 % pensent qu'«il faut donner beaucoup plus de pouvoir à la police» (en progression de 12 points depuis mai 2000) et 73 % qu'«on ne défend pas assez les valeurs traditionnelles en France». S'il se trouve toujours 59 % des sondés pour estimer qu'«il y a trop d'immigrés en France», trois thématiques portées ou partagées par l'extrême droite sont en perte de vitesse relative: 44 % des sondés estiment qu'«on ne se sent plus vraiment chez soi en France» (en recul de trois points en deux ans), 36 % qu'«il faut rétablir la peine de mort» (en recul de neuf points) et 28 % que «la construction de l'Europe est une menace pour l'identité de la France» (en recul de 11 points). S'il est évidemment loin d'être le seul à exploiter le thème de l'insécurité, comme l'a démontré la campagne présidentielle, Jean-Marie Le Pen en tire un bénéfice maximal.


Toutefois, en même temps qu'il retrouve un taux d'approbation élevé de ses idées, le Front national redevient, aux yeux des Français «un danger pour la démocratie». Il y a deux ans, lorsqu'il paraissait en perte de vitesse, le FN inquiétait moins: un taux record de 33 % des sondés jugeaient qu'il ne constituait pas un danger (contre 62 % pour qui il le restait); aujourd'hui, ce sont à nouveau 70 % des personnes interrogées qui jugent le FN dangereux, contre 26 % d'avis contraire. La mobilisation républicaine de l'entre-deux-tours de la présidentielle pour faire barrage à Jean-Marie Le Pen a, sans aucun doute, fait réagir l'opinion. Il reste qu'en dépit de cette mobilisation massive, plus du quart des sondés (soit huit points de plus que le score de second tour de M. Le Pen) continuent à ne pas considérer l'extrême droite comme dangereuse. Cela confirme l'enracinement du Front national.


Deux des propositions les plus symboliques de la politique de «préférence nationale» préconisée par l'extrême droite ne parviennent guère à convaincre les Français. À peine un quart des personnes interrogées (23 %) sont d'accord avec l'idée que, en matière d'emploi, l'on doit donner la priorité à un Français sur un immigré en situation régulière.