Mort d'un dissident russe

Alexandre Soljenitsyne en 1994, après son retour en Russie, entreprend un voyage triomphal en train transsibérien vers Moscou.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alexandre Soljenitsyne en 1994, après son retour en Russie, entreprend un voyage triomphal en train transsibérien vers Moscou.

Il a survécu à un cancer, à huit ans de goulag et à vingt ans d'exil, mais il n'aura pas pu échapper à l'inexorable destin que lui promettait la Grande Faucheuse. Remarquable figure de la dissidence sous le régime soviétique et Prix Nobel de littérature, Alexandre Soljenitsyne est mort à son domicile hier soir, des suites d'une insuffisance cardiaque aiguë. Il avait 89 ans.

De paria, l'écrivain russe est devenu héros, et de l'humiliation il est passé à la renommée littéraire au cours d'une vie dont les souffrances et les victoires reflètent à elles seules les heurs et malheurs de la Russie du XXe siècle.

Éternel insoumis, Alexandre Soljenitsyne a joué un rôle historique en révélant aux Russes et au monde entier l'univers inhumain des camps soviétiques, auquel il a donné un nom, celui de l'Archipel du Goulag, titre de son oeuvre la plus célèbre. Patriote habité par une force prophétique et une détermination comparables à celle d'un Dostoïevski, l'intellectuel à la longue barbe a consacré sa vie à lutter contre le totalitarisme communiste.

Tout le long de la guerre froide, il n'aura jamais caché ses opinions nationalistes panslaves, sa passion mystique pour la Russie et sa ferveur orthodoxe, tout en étant poursuivi par des accusations d'antisémitisme — lorsque, par exemple, il fournit les listes de responsables du goulag des années 1920 et que tous les noms sont juifs —, lesquelles ont refleuri lors de la parution d'une de ses dernières oeuvres, Deux Siècles ensemble, une histoire des Juifs de Russie.

Alexandre Issaïévitch Soljenitsyne naît à Kislovodsk le 11 décembre 1918, un an après la Révolution d'octobre. Orphelin de père, il est élevé par sa mère à Rostov-sur-le-Don dans le sud de la Russie. Après des études de mathématiques et de physique à l'université de Rostov, il suit des cours de philosophie, de littérature et d'histoire à l'Institut de Moscou. Il fréquente un groupe de jeunes, notamment Natalia Rechetovskaia qui deviendra sa femme en avril 1940. Un an plus tard, il passe avec brio ses examens de mathématiques et de physique. Il obtient la bourse d'études Staline, mais, à la grande déception de ses professeurs, il décide d'interrompre ses études et accepte un poste d'enseignant dans une école de la petite ville de Morosovsk, au nord de Rostov. Il se voit presque aussitôt mobilisé lorsque Hitler lance la Wehrmacht dans les plaines russes. Capitaine d'artillerie, il est décoré par deux fois pour son courage sur le front.

Mais, en 1945, la censure militaire découvre, dans des lettres qu'il adresse à un ami, des critiques visant Staline. Cela lui coûtera huit ans de détention. Compte tenu de sa formation de mathématicien, il est affecté à un institut de recherche secret — évoqué dans son roman Le Premier Cercle — puis, en 1950, dans des camps de travail de la steppe kazakhe.

Libéré en 1953, il reste en relégation dans un village du sud du Kazakhstan, où il est atteint d'un cancer à l'estomac dont il se remet. En 1956, déstalinisation oblige, son exil intérieur prend fin, et l'année suivante est celle de sa réhabilitation.

Le «dégel»

Sous Khrouchtchev, le contexte de «dégel» lui permet de devenir membre de l'Union des écrivains et, en 1962, de publier le roman Une journée dans la vie d'Ivan Denissovitch, sur la réalité des bagnes staliniens. Les Russes découvrent que ce coup de tonnerre politico-littéraire, puisé dans l'expérience de son auteur, est l'oeuvre d'un professeur de mathématiques de 43 ans. Un tabou est brisé, une onde de choc parcourt l'URSS et secoue les milieux pro-soviétiques du monde entier, et des millions de gens ayant séjourné dans les camps se sentent libérés une deuxième fois.

Alexandre Soljenitsyne continue à écrire, mais ses livres, Le Pavillon des cancéreux, puis Le Premier Cercle ne sortent qu'en «samizdat», les éditions clandestines, et également à l'étranger, où ils connaissent un grand succès. Le romancier est alors en train de terminer l'oeuvre de sa vie, L'Archipel du Goulag, une grande fresque historico-littéraire sur les camps, qui sera publiée à Paris en 1973.

En 1970, lorsqu'il reçoit le prix Nobel de littérature, il renonce à aller à Stockholm, craignant ne pouvoir rentrer dans l'URSS de Léonid Brejnev. Mais le célèbre roman suscite à nouveau un grand écho dans le monde entier. C'en est trop pour le Kremlin. Le citoyen Soljenitsyne est expulsé vers l'Occident. Placé à bord de l'avion de l'exil, Alexandre Soljenitsyne se retrouve en Suisse. Seule sa stature internationale lui vaut d'échapper à la prison. Infatigable, il s'installe en 1976 dans le Vermont, aux États-Unis, et reprend un projet pharaonique entamé dans les années 1930: La Roue rouge, saga sur la mise en place du système soviétique.

Le grand retour

Après la dislocation de l'URSS fin 1991, il attend de terminer ce cycle historique avant de mettre fin, en mai 1994, à 20 ans d'exil. Arrivé en «patriarche» à Magadan, port de l'Extrême-Orient russe qui fut longtemps une plaque tournante du goulag, il revient triomphalement à Moscou à bord du train transsibérien, lors d'un voyage qui dure plusieurs semaines.

La Russie qu'il retrouve n'est cependant pas celle qu'il avait quittée. Il n'est plus un paria, il n'est pas non plus le porte-voix d'une intelligentsia avide de changements. Les médias russes notent que ses livres se vendent nettement moins que dans les années Khrouchtchev. La télévision supprime rapidement une émission qu'il animait, faute d'audience suffisante.

Mais même passé 80 ans, il n'a pas baissé la garde et a continué, après son retour au pays, à dénoncer la politique des nouveaux maîtres du Kremlin, la chute de la Maison Russie et la «décadence» morale et spirituelle qu'il prêtait à son pays. Toutes ces facettes ont composé un personnage complexe que ne peut en aucun cas embrasser le seul mot de «dissident».

En refusant une haute distinction que voulait lui décerner Boris Eltsine, il expliqua ne pas pouvoir accepter d'honneurs de la part d'un président qui avait, selon lui, plongé son peuple dans la misère.

À Vladimir Poutine, son successeur, il a reproché de ne pas s'être attaqué aux pouvoirs des hommes politiques corrompus, même s'il louait tout de même les qualités de leader du président. Et, position qui fit bondir les milieux progressistes, ce défenseur d'une renaissance morale et spirituelle de la Russie se disait favorable au rétablissement de la peine de mort pour mieux mater le séparatisme tchétchène.

«À la fin de ma vie, je peux espérer que le matériel historique que j'ai collecté entrera dans les consciences et la mémoire de mes compatriotes» avait-il dit alors que le président Vladimir Poutine venait de lui remettre le prestigieux Prix d'État russe. «Notre expérience nationale amère aidera, en cas de nouvelles conditions sociales instables, à nous prévenir d'échecs funestes.»

Alexandre Soljenitsyne, par son oeuvre monumentale, aura néanmoins réussi à ouvrir les yeux du monde entier sur la dure réalité russe stalinienne avant de fermer les siens. Pour l'éternité.

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Avec l'Agence France-Presse et Reuters
1 commentaire
  • Serge Loutch - Inscrit 4 août 2008 10 h 29

    Pourquoi l'accuser d'antisemitism?

    Pour avoir ose publier les noms des assasins Bolsheviks, qui ont diriges les Gulags.
    Sur les onze qui ont assassines la Famille Imperiale, il n'y avait q'un seul Russe, deux Baltes, le reste etaient des Juifs.
    Ce sont les memes qui tuent en Palestine!
    C'est eux memes qui generent l'antisemitisme!