Une planète sourde aux problèmes des autochtones

New York — Un forum muet, que le Forum permanent sur les problèmes des autochtones qui se déroulait ces deux dernières semaines au siège de l'ONU à New York.

Muet parce que personne n'était là pour écouter la voix de ces 1000 représentants des peuples autochtones venus des quatre coins de la planète.

Le jour de l'ouverture, Mary Robinson, Haut commissaire de l'ONU aux Droits de l'homme, exprimait bien sa déception de voir que si peu de journalistes avaient montré de l'intérêt pour ce forum qui représente pourtant 300 millions de personnes, vivant dans 70 pays différents et sur cinq continents.


Peu de journalistes. C'est peu dire. Huit accréditations ont été demandées et accordées pour couvrir cet événement, comparées à 905 pour le Sommet sur les enfants qui avait lieu du 6 au 10 mai dernier. Huit.

Or, ce n'est que le reflet de ce qui se passe dans les pays mêmes. Yuri Boitchenko, l'expert nommé par le gouvernement russe, le disait diplomatiquement. «Le problème, ce n'est pas les médias autochtones. Il y en a. C'est plutôt les grands médias. Ils n'adorent pas le sujetÉ», dit-il.

Même en ce qui a trait aux médias autochtones, il semble que le bât blesse. Seul 5 % des autochtones dans le monde auraient par exemple accès à Internet. Au forum même, un site a été mis en place temporairement, www.indigenousmedia.com, mais beaucoup d'informations n'étaient qu'en espagnol. Comme certains délégués du forum étaient unilingues espagnols ou russes. Disons que cela n'aide pas à la communication.

En outre, normalement, dans des conférences de ce type, les journalistes croulent sous les montagnes de rapports, de communiqués, avec lesquels ils peuvent étoffer leurs reportages, s'en inspirer pour les interviews, etc. Ici, pratiquement rien.

«Les données sont éparpillées», explique Mililani Trask, une autochtone d'Hawaï membre du Forum. «Il faudrait que les différentes agences de l'ONU, celle spécialisée sur les enfants, celle spécialisée sur les femmes, etc. sortent les données concernant les autochtones.»

Ç'aurait pu être fait, si l'ONU en avait eu les moyens. Malheureusement, l'ONU n'est qu'une somme d'États membres, et ceux-ci «établissent leurs priorités, et donnent à l'ONU selon leurs priorités», explique Ellen McGuffie, responsable des communications à l'ONU. «L'UNICEF dispose par exemple d'un budget phénoménal», dit-elle, ce qui a permis au Sommet de l'ONU sur les enfants d'être extrêmement bien publicisé. Doit-on comprendre que le Forum des autochtones est la dernière priorité des gouvernements? Silence.

Yori Boitchenko confirme. «Pour les gouvernements, l'argent était le premier enjeu de ce forum», confie-t-il. Leur peur? Qu'à l'issue du forum, des recommandations soient faites à l'ECOSOC, le Conseil économique et social de l'ONU, pour que des fonds soient alloués au forum, qui aura lieu tous les ans pendant deux semaines, ou à d'autres projets concernant les autochtones. «Rien que notre recommandation de créer un site Web du forum dans celui de l'ONU avait l'air de les inquiéter», raconte-t-il.

Non seulement le forum n'a ni de budget propre ni de département propre, mais il n'a pas non plus le nom que les participants lui avaient choisi. Le mot «peuple» a été rayé, les États membres ayant trop peur que celui-ci confère aux autochtones des droits qu'ils ne reconnaissent pas dans leur propre pays.

Ce n'est donc pas une surprise si seulement deux des 45 articles de la Déclaration des Nations unies des droits des peuples autochtones ont été adoptés jusqu'ici. Dans cette déclaration, des articles les protègent de la discrimination, les assurent d'une protection sociale et médicale, leur donnent des droits sur leurs terres et le droit de protéger et promouvoir leur culture et leur savoir.

Il reste que la tenue de ce forum est une victoire pour les autochtones du monde entier, et il ne faut pas leur enlever cela. Cette rencontre leur a permis de se rencontrer, d'échanger, de créer de nouveaux réseaux.

Et c'est une reconnaissance, qui était très attendue: «Vous êtes chez vous aux Nations unies, disait le Secrétaire général Kofi Annan dans son discours de fermeture, vous avez des droits, des besoins et des aspirations qui peuvent et qui doivent être adressés par l'organisation mondiale.» «C'est un rêve qui devient réalité», disait, ému, le président du forum Ole Henrik Magga, du peuple Saami.

Une reconnaissance attendue, en effet. Lors de la création de la Société des Nations en 1919, les autochtones sont oubliés. À la naissance des Nations unies en 1945, également. Ce n'est que dans les années 1990 que leur voix commence à se faire entendre, participant en tant qu'«invités» dans les conférences internationales onusiennes. En 2000, le Conseil économique et social de l'ONU (ECOSOC), accepte finalement de créer un forum permanent sur les problèmes des autochtones, après une recommandation de la Commission des droits de l'homme et malgré les «objections» des États-Unis et du Canada.

«Le Canada ne s'est jamais "opposé" à la tenue d'un tel forum. Il s'est longtemps demandé «pourquoi» il devrait exister, c'est différent», tient à préciser Wayne Lord, directeur des Affaires autochtones et des Affaires circumpolaires au ministère des Affaires étrangères du Canada et membre-expert du Conseil permanent du forum. Par la suite, continue-t-il, le Canada a joué un «rôle majeur» dans sa mise en place, et il est également prêt à financer les prochains forumsÉ en prélevant sur son budget déjà alloué à l'ONU.


La réponse du «pourquoi un tel forum devrait exister?», Oli Henrik Magga semble l'avoir donnée au Secrétaire général de l'ONU: «Parce que nous sommes les pauvres des pauvres. Parmi les personnes les plus vulnérables au monde. Nous avons besoin de votre aide, de votre compréhension et de votre protection.»