Entrevue avec Christophe Jaffrelot - L'Inde a une marge de manoeuvre assez faible

Mercredi dernier, le premier ministre indien, Atal Behari Vajpayee, a prononcé, lors d'une visite sur la ligne de front au Cachemire, un discours agressif au cours duquel il a évoqué la perspective d'une «bataille décisive». Il a quelque peu atténué ses propos le lendemain, mais environ un million de soldats se trouvent toujours massés de part et d'autre de la frontière indo-pakistanaise. Quel sens faut-il donner à ces signaux? Entrevue avec Christophe Jaffrelot, directeur du Centre d'études des relations internationales (CERI) et spécialiste du sous-continent indien.

Libération: Que vous inspire le discours prononcé mercredi par le premier ministre indien devant ses troupes massées à la frontière avec le Pakistan?


Christophe Jaffrelot: Il a enfin dit que l'heure des ripostes avait sonné. Cela faisait trop longtemps qu'Atal Behari Vajpayee ne faisait rien. Il risquait à terme de se discréditer politiquement à force de proférer des menaces verbales sans suite. Maintenant, difficile de savoir quelle forme peut prendre cette riposte. La marge de manoeuvre du gouvernement indien est assez faible. Il ne peut se permettre d'agir sans l'aval des États-Unis, et Washington ne soutiendra jamais une offensive armée d'envergure entre deux puissances nucléaires, surtout que George W. Bush a besoin du Pakistan en ce moment pour sa campagne antiterroriste.


Libération: Que peut faire l'Inde dans ces conditions?


C. J.: Le gouvernement peut envisager des frappes chirurgicales contre des sites précis qui pourront recevoir l'aval des États-Unis. D'autant qu'Atal Behari Vajpayee, face à des réticences de la part de Washington, peut toujours rappeler au bon souvenir de l'administration américaine qu'elle aussi a procédé à des opérations similaires en Afghanistan après les attentats contre ses ambassades au Kenya et en Tanzanie.


Libération: Dans son discours, le premier ministre indien évoque la «guerre indirecte» que mène le Pakistan contre les intérêts indiens au Cachemire. Peut-on qualifier la situation actuelle de guerre?


C. J.: Non, ce n'est pas le cas en ce moment. Bien qu'il n'y ait jamais eu autant de militaires — environ un million — massés de part et d'autre de la frontière, et surtout pendant si longtemps, depuis la dernière guerre en 1971, la situation actuelle n'a rien d'exceptionnel dans sa nature. Il y a toujours eu des infiltrations et des échanges de tirs à la frontière. Ce qui change, c'est le degré de tension qui règne actuellement.


Libération: Si, comme vous le dites, il est peu probable qu'une guerre éclate entre les deux pays voisins, à quoi sert ce déploiement militaire à la frontière?


C. J.: Pour l'Inde, c'est avant tout une question d'intimidation. Mais le gouvernement Vajpayee justifie également ce déploiement de force en arguant que c'est le seul moyen pour son pays d'empêcher les infiltrations d'islamistes sur son territoire.


Libération: Est-ce que des frappes chirurgicales au Pakistan ou la présence de l'armée à la frontière peuvent vraiment arrêter les infiltrations et les attentats au Cachemire indien?


C. J.: New Delhi ne se fait aucune illusion à ce sujet. Pour le gouvernement, il faut agir, mais il n'y aura que peu de répercussion sur les activités des indépendantistes radicaux. Au-delà de la riposte à venir, l'Inde va continuer à jouer sur les deux fronts: la carotte et le bâton. L'Inde va continuer à pourchasser les plus radicaux et, en même temps, le gouvernement a promis d'organiser des élections au Cachemire indien à l'automne prochain pour essayer de jouer la carte de la démocratisation et ramener les plus modérés dans son giron.


Libération: Quelle est la situation du président pakistanais?


C. J.: Musharraf est pris en étau. À quelques mois des élections, le président pakistanais donne pour l'instant l'impression de ne pas avoir les moyens de mettre en oeuvre la politique de répression des islamistes qu'il prône. Les récents attentats qui ont eu lieu à Karachi en sont la preuve. C'est du pain bénit pour les partis d'opposition, qui lors du prochain scrutin auront de nouveau le droit de se présenter. La presse aussi critique vertement Musharraf, d'autant que le plébiscite du 30 avril ne l'a pas grandi aux yeux de l'opinion internationale. Dans ce contexte, l'Inde a beau jeu de s'en prendre au Pakistan comme foyer du terrorisme. Cela lui permet de se placer dans la droite ligne de la politique des États-Unis, et ainsi renforcer les liens diplomatiques avec la puissance américaine.