Le Tibet s'impatiente - De quoi Pékin a-t-il peur ?

De jeunes bouddhistes tibétaines se rafraîchissent après s’être rendues au monastère Labrang, à Xiase, dans le Ganzu.
Photo: Agence Reuters De jeunes bouddhistes tibétaines se rafraîchissent après s’être rendues au monastère Labrang, à Xiase, dans le Ganzu.

En 2003, le dalaï-lama déclarait que si, dans «deux ou trois ans», sa «voie du milieu» ne donnait aucun résultat, il ne pourrait plus en justifier le bien-fondé aux Tibétains qui s'impatientent et réclament l'indépendance. À cinq mois des Jeux olympiques de Pékin, cette impatience donne lieu à des manifestations tibétaines, les plus importantes en 20 ans, qui n'ont d'égal que l'intransigeance avec laquelle les autorités chinoises les répriment. Seule une pression internationale forte, en concluent plusieurs, permettrait de sortir de l'impasse.

Entre la contestation des radicaux tibétains et le refus catégorique de Pékin d'ouvrir la porte à un compromis politique sur le statut du Tibet, le dalaï-lama, un homme de 72 ans à la santé fragile, défend une position mitoyenne — consistant à obtenir pour le Tibet, non pas l'indépendance, mais une large autonomie à l'intérieur de la Chine — de plus en plus difficile à tenir. Son «dialogue» entamé en 2002 avec la Chine n'a abouti à rien, sinon à conforter Pékin dans sa stratégie de procrastination. La menace qu'il a lancée cette semaine de démissionner comme leader du gouvernement en exil, installé depuis 1959 à Dharamsala, en Inde, a traduit le cul-de-sac dans lequel s'est lentement enfoncée la cause tibétaine au cours des cinquante dernières années.

«Rien n'est sorti du dialogue engagé avec la Chine. J'espère sincèrement que le dalaï-lama reverra son approche modérée», dit prudemment Tsewang Rigzin, président du Congrès de la jeunesse tibétaine.

La répression des troubles, qui ont éclaté le 10 mars dernier à l'occasion de la commémoration du soulèvement tibétain de 1959, ont fait au bas mot cent morts à Lhassa et dans les provinces limitrophes du Gansu, du Sichuan et du Qinghai. «Mon impression, c'est que les Tibétains se sont dit: si on ne s'exprime pas cette année, avant les Jeux olympiques, on ne sera jamais entendus, affirmait au Monde la sinologue Marie Holzmann, porte-parole du Collectif Chine JO 2008. Mais c'est une stratégie à double tranchant. D'un côté, c'est le moment béni pour se faire entendre, vu l'attention que porte la communauté internationale à ce qui se passe en Chine. De l'autre, c'est le moment où le gouvernement chinois est le plus nerveux et hésitera le moins à réprimer violemment pour que cela s'arrête le plus vite possible.»

Il y a une part de surréalisme dans le comportement de la Chine. Sa Sainteté ne réclame pas l'indépendance pour le Tibet, s'insurge contre les dérives parmi les siens contre les propos antichinois et plaide depuis toujours la non-violence. Pour autant, Pékin l'accuse ad nauseam de vouloir l'indépendance et d'être à l'origine des violences des dernières semaines. Le numéro un du Parti communiste chinois au Tibet, Zhang Qingli, a déclaré cette semaine que la Chine était engagée dans «une lutte à mort contre la clique du dalaï-lama», qu'il a qualifié de «monstre à face humaine mais au coeur d'animal».

La Chine aime aussi à se réfugier derrière des arguments historiques pour justifier ses droits prétendument inaliénables et immémoriaux sur le Tibet. Or cette «domination» fut, avant 1950, beaucoup plus épisodique et relative que ne voudrait le faire croire la propagande chinoise. «Le Tibet a bien subi des périodes de domination chinoise, mais à des époques où les Chinois étaient eux-mêmes soumis à des puissances étrangères — celle des Mongols aux XIIIe et au XIVe siècles et celle de la dynastie Mandchou au XVIIIe siècle, explique André Laliberté, sinologue à l'Université d'Ottawa. La propagande chinoise a très efficacement déformé les faits historiques.»

Le sort du Tibet actuel s'est joué à la fin du XIXe siècle et au début du XXe autour d'une série d'ententes commerciales, parfois contradictoires, traduisant les luttes d'influence régionales entre la Chine, la Russie et la Grande-Bretagne. La défense de la souveraineté tibétaine a fini par y perdre au change. L'invasion maoïste de 1950 et la répression de 1959, s'articulant dans le contexte de la guerre froide et de l'anticommunisme américain, ont scellé la soumission imposée au Tibet.

Paranoïa et fragilité

«Le Parti communiste redoute comme la peste l'influence étrangère et les menaces à l'unité du pays, dit M. Laliberté. Il est animé par un fort sentiment de paranoïa à l'égard des puissances occidentales.»

L'attitude du gouvernement chinois traduit aussi, croit le sinologue, la fragilité de son leadership. «Le Tibet, ce n'est rien à côté des problèmes que Pékin a sur les bras en raison de sa fulgurante croissance économique. L'État reconnaît lui-même que se produisent chaque année 70 000 grèves et manifestations de paysans déplacés, d'ouvriers licenciés... On ne s'en rend pas compte, vu le contrôle de l'information, mais le parti a beaucoup de difficulté à maintenir la paix sociale.» Les manifestations tibétaines des dernières semaines sont peut-être les plus importantes des vingt dernières années, elles ne sont pas pour autant exceptionnelles.

Le Tibet a officiellement le statut de «région autonome», mais cette autonomie est largement fictive. Les radicaux tibétains font valoir que le dalaï-lama a, objectivement, de moins en moins les moyens d'appeler à la patience non violente devant le rouleau compresseur que fait passer Pékin sur le Tibet sur les plans économique, social et culturel. Les Hans, qui forment l'ethnie majoritaire en Chine, sont aujourd'hui majoritaires parmi les 500 000 habitants de Lhassa. «Génocide culturel, colonisation massive... Au train où vont les choses, il ne restera bientôt plus d'autonomie à revendiquer», affirme M. Laliberté.

Double société

Le Tibet connaît actuellement un boom économique, mais les milliards de dollars qui y sont déversés par Pékin sont tout à l'avantage des migrants chinois dans le commerce et les bureaux, laissant sur la touche la majorité des six millions de Tibétains, surtout en régions rurales. Le gouvernement central zieute son or, son cuivre, son plomb et son eau. Il a investi dans de grands projets d'infrastructure, comme le chemin de fer Lhassa-Pékin inauguré en 2006, et compte engloutir quelque 15 milliards au cours des cinq prochaines années dans près de 200 projets. Le secteur public, qui représente 60 % de l'économie, tire largement la croissance, stimulée par l'octroi de salaires plus élevés aux fonctionnaires chinois, question de les attirer dans l'Ouest défavorisé. Avec le résultat que la croissance économique du Tibet, marquée par le paternalisme de Pékin à l'égard de ses minorités, souffre de l'absence d'une «tibétisation» du développement.

De quoi pourrait être faite l'autonomie que revendique le gouvernement en exil du dalaï-lama? De la levée des sévères restrictions religieuses (on risque le tabassage pour avoir été surpris en possession d'une effigie du dalaï-lama, pendant que sa résidence à Lhassa, le palais Potala, a été transformée en musée de la République populaire de Chine); d'investissements en santé et en éducation (l'analphabétisme parmi les Tibétains leur bloque l'accès au travail); de politiques de discriminations positives dans le commerce et les institutions; et de politiques de contrôle de l'immigration afin que soit protégée la culture tibétaine.

Vue de l'esprit? «La seule chose qui pourrait débloquer la situation, affirme Marie Holzmann, serait une unité politique mondiale et cohérente de l'ensemble des nations démocratiques, ou du Conseil de sécurité de l'ONU, ou encore d'un organisme comme l'OMC. S'il n'y a pas de pression qui s'exerce fortement au niveau international sur la Chine, la situation peut rester telle quelle pendant encore cinquante ans. C'est le jeu du gouvernement chinois que de faire traîner la situation aussi longtemps que possible.»

Cette «unité mondiale», Marc Desjardins, professeur de religion à l'université Concordia, a beaucoup de mal à l'imaginer, compte tenu du poids économique de la Chine dans le monde. Pour que les choses changent pour le mieux et échappent à une dynamique de radicalisation, estime de son côté M. Laliberté, il faudrait — scénario improbable — que le leadership à Pékin jette du lest.

Encore que la répression au Tibet, fait-il remarquer, a eu un impact immédiat sur la situation politique dans l'île de Taïwan, où se tient aujourd'hui une présidentielle. Ma Ying-jeou, candidat du Parti nationaliste, favorable à un rapprochement avec Pékin, avait il y a quelques semaines encore une avance jugée insurmontable dans les sondages. Frank Hsieh, candidat du Parti démocratique progressiste, qui défend un point de vue plus séparatiste, aurait réduit cette avance à néant au vu de la répression chinoise au Tibet.

«Imaginez, dit M. Laliberté, que ça dérape tellement au sujet du Tibet, des Jeux olympiques et de Taïwan que cela provoque une crise au sein du leadership en Chine et qu'à l'intérieur du parti on réclame les têtes du président Hu Jintao et du premier ministre Wen Jiabao... Quelle nouvelle dynamique serait alors créée?»
 
3 commentaires
  • Max Roujeon - Inscrit 22 mars 2008 09 h 45

    Peut-on se s'occuper de nos affaires avant?

    J'en conviens c'est terrible, mais cela ne nous regarde pas. Nous ne sommes pas un exemple à suivre, ni non plus apte à dire aux autres comment se conduire. Nous ne tolérons pas l'ingérence et sommes hermétiques à la moindre remarque à notre égard et pourtant nous passons notre temps à pointer du doigt les autres pays.
    Les «accommodements raisonnables» nous ont appris une chose : on ne vit pas tous de la même façon. Nous ne sommes pas capables d'«assimiler» les gens chez nous, alors pourrait-on leur foutre la paix chez eux? En ce temps de Pâques, cessons de voir la paille dans l'oeil de l'autre alors que dans le notre...vous connaissez la suite.

  • Alain Poudrette - Abonné 22 mars 2008 15 h 41

    L'opportuniste tibétain

    Depuis l'annonce que le flambeau olympique scintellera sur le toit du monde, des personnes de bonne foi -au début- ont voulu exprimer leurs problèmes à la face du monde -et en particulier celui occidental. Par la suite, dans un total désarroi, comme à Los Angeles en 1992, des manifestants tibétains ont tué des passants chinois et détruit des commerces étrangers. La tournure des événements a justifié l'arrivée des forces armées dans une province pauvre de la Chine.
    Même, le dalaï-lama a mis en jeu son siège politique -si vous me permettez l'expression- pour que la population du Tibet se discipline et arrête la violence. Quelle grandeur d'âme!?! Toutefois, je demeure perplexe devant l'audience occidental envers ce chef religieux. Pour ma part, la théocratie ne m'inspire pas tellement confiance. Le Tibet indépendant serait gouverné par qui? Des moines? Des élus boudhistes uniquement? Est-ce que cette province chinoise possède de bonnes infrastrucutures ou de bonnes institutions pour accéder à une quelconque autonomie? J'en doute.
    Il y a plus de vingt ans, les pays occidentaux appuyaient les talibans et les révolutionnaires religieux d'Afghanistan contre les méchants Russes. Fait-on la même erreur actuellement par rapport à la Chine? La position canadienne de l'actuel gouvernement de demander une certaine retenue de la Chine envers les manifestants m'apparaît assez sage. Pour le reste, ceci appartient à la gérance de la Chine sur son territoire.

  • Michel Auger - Inscrit 23 mars 2008 07 h 39

    @Roujeon

    Les gens que l'on essaie "d'assimiler" comme vous dites ont choisi de vivre dans notre pays. Imaginez plutôt que les Américains décidaient de nous envahir par millions. Ne nous occupons plus du Darfour, Haiti, Bangladesh, Mexique, Guatémala... mais allons profiter de leurs plages pour quelques sous! Quelle hypocrisie!
    Et puis nous sommes toujours une démocratie, où nous avons le droit de dire ce que nous voulons, comme nous le faisons en ce moment, ce qui n'est pas le cas de la Chine. Mais comme il y a de gros contrats potentiels, nos gouvernements tournent la tête en répétant "Ce n'est pas de nos affaires". Quelle hypocrisie! Et dans quelques mois, il y a aura la grande fête olympique où toute la Chine sera belle! Quelle hypocrisie! Evidemment, il est plus facile et agréable de s'occuper de son nombril, comme vous nous proposez de le faire...