Le bras de fer entre Pékin et le Falungong - La Chine réprime et déprime

À Chongqing, au centre de la Chine, le tribunal municipal a condamné à de lourdes peines quatre militants du Falungong, cette secte gymnique néobouddhiste interdite depuis l'an 2000 et qui a revendiqué jusqu'à 80 millions d'adeptes. Les quatre militants en ont pris pour six à seize ans pour avoir pris le contrôle d'un réseau câblé le 1er janvier dernier afin de diffuser un message télévisé de Li Hongzhi, le gourou de la secte, exilé aux États-Unis. Un cinquième complice n'a pas reçu de sentence, étant décédé en prison «des suites d'une maladie», selon le rapport officiel. Le verdict a été basé sur le chef d'inculpation insolite d'avoir «organisé et utilisé une secte aux fins de faire obstruction à la loi et de saboter des équipements de diffusion télévisée».

Une chose inouïe dans cette nouvelle est que ce détournement de faisceau hertzien n'était pas connu. On ne l'a appris que parce que le régime, afin de faire connaître sa dure sanction, a d'abord dû faire connaître le méfait. Par contre, la presse était au courant du piratage de trois autres chaînes câblées à l'autre bout du pays (parmi les 2000 réseaux exploités en Chine): à Changchun (Jilin) le 5 mars, à Anshan (Liaoning) et à Harbin (Heilongjiang), dans le nord-est du pays.


Ce verdict est le dernier avatar de l'histoire courte mais dense du bras de fer entre l'État socialiste et le Falungong. L'avant-dernier s'est produit le 13 mai dernier pour le dixième anniversaire de la fondation du mouvement par Li Hongzhi à Harbin: ce jour-là, un militant étranger a été expulsé de la place Tiananmen et du pays.


L'incident précédent, le 20 avril, a consisté pour l'État à faire rencontrer par la presse étrangère, à Kaifeng (Henan), certains rescapés du suicide collectif par le feu de membres de la secte, le 13 janvier 2001, place Tiananmen. Rencontre voulue afin de prouver que la secte est bel et bien satanique et que le régime a raison de la réprimer. Mais ce contact n'a pas été univoque: si l'un des rescapés, qui se dit l'instigateur, dénonce bien le Falungong comme «culte inhumain et antisocial, que le gouvernement a raison d'interdire», un autre, en prison, persiste dans sa foi: «Si le dharma me l'ordonnait et si j'en avais la liberté, je recommencerais... »


Si le signe de la victoire réside dans le fait d'avoir rallié tout le monde, le pouvoir n'est donc assurément pas encore vainqueur, et sa demi-victoire lui coûte très cher. Après la prise de contrôle du réseau de Changchun, le département central de la propagande (dont le nom officiel est «département de la publicité du PCC») a ordonné une campagne nationale d'«introspection» [sic] des médias. Une réunion d'urgence des rédacteurs en chef et des patrons provinciaux de la censure, le 7 mai, a imposé aux médias d'«apprendre la leçon». Les rédactions devaient relire les CV des journalistes et se renseigner sur leurs parents et amis afin de garantir qu'ils n'étaient pas membres de la secte. Le soir, les chefs de service n'étaient plus censés se reposer chez eux mais être à leur poste afin d'éviter le «sabotage», à moins d'être tenus responsables de tout autre «incident politique».





Désorientation


Ces directives, par la suite confirmées par une circulaire secrète, révèlent par leur rigidité la désorientation de l'administration socialiste, aux prises avec cette suspicion en ses propres rangs et minée par la question suivante: en qui faire confiance? La décision de ne pas négocier avec le Falungong mais de l'éradiquer a été imposée par Jiang Zemin en personne, en l'an 2000, à un Parti communiste profondément divisé. Des pans entiers de l'appareil mais aussi de la société avaient succombé au mirage de cette secte, notamment sa capacité à suggérer le réveil de valeurs dont la carence se fait sentir depuis trop longtemps: la culture traditionnelle chinoise, en effet, n'est pas matérialiste mais pétrie de morale.


Les actes de sabotage, pour leur part, confirment que le Falungong est capable de coordonner, depuis l'étranger, des actions médiatiques. Un tel résultat, après plus de deux ans de répression sans faiblesse, ne peut qu'inquiéter pour l'avenir: le contrôle du terrain chinois s'effrite irrémédiablement.