Le poids du nombre

Un casque militaire et une image de Bouddha: à l’instar de ce manifestant, ils étaient 350 à protester, hier dans les rues de la capitale, contre le régime militaire du Myanmar.
Photo: Agence Reuters Un casque militaire et une image de Bouddha: à l’instar de ce manifestant, ils étaient 350 à protester, hier dans les rues de la capitale, contre le régime militaire du Myanmar.

Le poids des armées et des attentats terroristes pèse lourd sur l'équilibre du monde, mais il arrive parfois qu'à sa fragile mesure celui de la «rue» joue aussi. La planète, donc, du point de vue mal entendu des «sociétés civiles».

Sous le bruit des armes et le tapage que font à coeur de jour présidents, premiers ministres et diplomates aux quatre coins du monde, prestement reproduit par les médias pour en faire du papier à tapisser journaux et télévisions, coule la rue. Et dans la rue descendent des manifestants et des opposants, éclatent des émeutes, s'activent en ordre dispersé et à petite échelle des sociétés civiles qui, à défaut de s'imposer, ont au moins le mérite d'aviser les pouvoirs, par simple poids du nombre, de la présence d'un monde qui ne fréquente pas leurs salons et leurs centres de conférence.

Aussi, le Pakistan et la Birmanie voisine auront-ils été en 2007 la scène de coups de gueule populaires exceptionnels. Celui des juges et des avocats au Pakistan contre le «complexe militaro-islamiste», pour employer le mot du spécialiste français Christophe Jaffrelot; et celui des moines bouddhistes en Birmanie. Un dénominateur commun: un ras-le-bol de la dictature, qu'elle porte ou non la casquette de général, avec à la clé le recours des autorités aux mécanismes habituels de la répression.

Personne ne doutait que la junte birmane, qui a soulevé la rue contre elle en août après avoir supprimé les subventions sur le carburant, provoquant une flambée inflationniste, défendrait ses privilèges jusqu'au dernier souffle, la complaisance de la Chine aidant. L'horizon s'annonçait (un peu) moins opaque au Pakistan, sacré centre géopolitique de la planète, malgré la lourde influence de l'armée, jusqu'à l'assassinat, attendu, de la gênante Benazir Bhutto, survenu le 27 décembre.

Il était prudemment permis de penser que le retour d'exil de Mme Bhutto et de Nawaz Sharif, l'autre leader de l'opposition, ouvrirait certaines perspectives démocratiques, même si l'impopulaire Pervez Moucharraf allait conserver la présidence. Qu'en est-il maintenant, à quelques semaines des législatives qu'on vient de reporter au 18 février? Les signes sont, au mieux, contradictoires: Moucharraf a fait le grand ménage au sein de la Cour suprême, qui s'était faite le fer de lance de l'opposition civile en mars dernier; concurremment, l'opposition politique à moitié décapitée a malgré tout accepté cette semaine de se prêter au jeu des législatives...

Billard international

Que vaudront ces élections? Au moins 800 personnes ont été tuées en 2007 dans le pays lors d'une vague inouïe d'attentats islamistes: la grande majorité l'ont été depuis l'assaut militaire contre les fondamentalistes retranchés dans la Mosquée rouge d'Islamabad, en juillet dernier. La région demeurera celle de toutes les instabilités, comme tout le monde le répète, portant l'empreinte profonde de la guérilla talibane en Afghanistan où la «communauté internationale», les États-Unis en tête, fait boire aux populations civiles un cocktail aux résultats peu concluants, combinant nation building et guerre de tranchées.

Les relations internationales ne sont pas une partie d'échecs, disait récemment en entrevue Madeleine Albright, ex-secrétaire d'État sous Bill Clinton, c'est une partie de billard. Le défi est d'atteindre sa cible en évitant de heurter d'autres boules. C'est dire que le président George W. Bush, qui s'éclipsera cette année, joue au Pakistan et au Proche-Orient une partie dont il ne contrôle pas les répercussions. Sa «guerre contre le terrorisme», qui a le dos large, lui survivra. De l'Arabie saoudite au Pérou, encore et encore, le recours à l'accusation terroriste a continué d'être commodément utilisé par les gouvernements pour museler les défenseurs des droits de la personne. «L'humanité vient en dernier lieu dans ces calculs comme dans ceux du terrorisme», écrivait l'essayiste Pierre Vadeboncoeur dans la foulée des attentats du 11-Septembre.

Autres coups de gueule

La rue a poussé en 2007 d'autres coups de gueule, restés pour l'essentiel sans échos. À Dakar, les vendeurs ambulants se sont transformés en émeutiers, en novembre dernier, quand le gouvernement du président Abdoulaye Wade a voulu nettoyer de leur présence les artères de la capitale. Le Sénégal, pays réputé l'un des plus stables de l'Afrique de l'Ouest, n'avait pas vu éclater pareille colère depuis des années.

À Tbilissi, en Géorgie, les gens ont manifesté vers la même époque par dizaines de milliers contre le président néolibéral Mikheil Saakachvili.

Du Sénégal à la Géorgie, comme en Birmanie, c'est une grogne qui a des ressorts sociaux: chômage, hausse des prix, corruption des élites, injustice économique...

Les gouvernements ont réagi partout en rangs serrés: gaz lacrymogènes, arrestations massives, état d'urgence, black-out sur l'information. Le dialogue n'a pas été leur fort, il l'est rarement. Qui dit mieux, à ce chapitre, que Vladimir Poutine? Pourtant très populaire, le président russe a jugé quand même nécessaire d'écraser l'opposition démocratique et de s'en prendre aux ONG pour garantir la victoire de son parti Russie unie aux législatives du 2 décembre dernier et pour conserver d'une manière ou d'une autre sa mainmise sur le pouvoir, malgré l'interdiction constitutionnelle qui lui est faite de briguer un troisième mandat présidentiel, en mars prochain. En 2008, le monde sera fait en grande partie de ce que M. Poutine décidera d'en faire.

La carte de la Toile

Qu'il est restreint l'arsenal dont dispose la rue. Les budgets occidentaux de l'aide au développement ont continué de stagner. Reste qu'elle aura trouvé à se manifester, si ce n'est que par bribes, en utilisant une carte qui embête de plus en plus ceux qui ne veulent pas l'entendre: la fameuse Toile. Qui aurait entendu parler du soulèvement des bonzes en Birmanie si Internet et le cellulaire avec caméra n'avaient pas existé — et si leur usage ne se développait comme une traînée de poudre dans les pays pauvres? Les pouvoirs s'ajustent. Reporters sans frontières relevait dans son dernier rapport qu'Internet «occupe de plus en plus de place dans le décompte des atteintes à la liberté d'expression». La censure s'est intensifiée. «Les autorités des pays répressifs s'en prennent désormais avec la même force aux blogueurs et aux journalistes en ligne qu'aux médias traditionnels.»

La Chine, dont les autorités sont par ailleurs dénoncées pour leurs atteintes massives aux droits des travailleurs, détient la palme des pays qui musellent les plumes dont elle n'aime pas le point de vue: officiellement, une cinquantaine de cyberdissidents y sont emprisonnés. Un cas récent dont on a eu vent est celui de Jing Chu, détenu pour «incitation à la subversion du pouvoir de l'État» après avoir critiqué la manière dont sont organisés les Jeux olympiques qui auront lieu en juillet prochain à Pékin.

L'Égypte, qui reçoit en aide américaine deux milliards de dollars par année, n'est pas en reste: le régime du président Hosni Moubarak s'est lancé en 2007 dans sa campagne de répression de la dissidence laïque et religieuse la plus virulente en dix ans, suivant la «révolte des juges» de 2006, miroir de celle de leurs collègues pakistanais. Se sont d'ailleurs multipliées les allégations de recours généralisé à la torture de la part des policiers. L'un excusant l'autre, plus d'un millier d'activistes des Frères musulmans, qui forment la principale opposition au régime, moisissent actuellement en prison.

Les histoires qu'on a ratées

Les dates vieillissent plus vite que nous, a dit le poète américain Robert Lowell, cité récemment par un commentateur dans The Globe and Mail de Toronto.

Si, par exemple, le 9 novembre fait référence pour certains à la chute du Mur de Berlin, survenue il y a 19 ans, il renvoie pour d'autres à la «nuit de cristal» de 1938, dans l'Allemagne nazie. Au demeurant, les événements ont tendance à nous paraître plus récents qu'ils ne le sont en réalité. Il arrive qu'on traite les poètes comme les statistiques: on peut leur faire dire n'importe quoi...

Ont été largement couverts par les médias en 2007: non pas le bourbier irakien mais son impact sur la politique américaine (24 000 civils ont été tués en Irak l'année dernière, selon l'organisation Iraq Body Count), Fidel Castro qui ne meurt pas, le programme nucléaire militaire de l'Iran (dont on vient d'apprendre qu'il l'a suspendu en 2003!), la lente dénucléarisation de la Corée du Nord contre bonbons pour le régime (pendant que le peuple crève littéralement de faim), le conflit israélo-palestinien et ses tragiques répercussions intrapalestiniennes (autour desquelles le président Bush, qui sera la semaine prochaine en Israël, prétend cette année se lancer dans de grandes manoeuvres de paix), l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence française, l'échec du Vénézuélien Hugo Chávez à faire approuver sa réforme constitutionnelle par référendum, le passage imminent du petit Kosovo à l'indépendance et ses implications dans la poudrière balkanique... Le tout sur fond de réchauffement climatique.

Utilement, la revue Foreign Policy (FP) a répertorié «les dix principales histoires que vous avez ratées». L'une d'elles concerne Cuba où, littéralement, la rue prend la mer. Les médias auront beaucoup lu les feuilles de thé autour de l'état de santé de Fidel Castro, qui a d'ailleurs, il y a deux semaines, évoqué pour la première fois la possibilité qu'il ne retournera pas à la présidence. FP cite pour sa part un rapport de l'Université de Miami indiquant qu'en 2006 et 2007, 77 000 Cubains ont quitté l'île — deux fois plus qu'en 1994 lorsque Fidel avait ouvert les ports du pays à tous ceux qui voulaient prendre leurs jambes à leur cou.

Dans la même veine, Médecins sans frontières (MSF) a produit sa liste annuelle des «dix histoires humanitaires les moins couvertes». Le continent africain y figure en très bonne place: la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, le Zimbabwe de Robert Mugabe... et la Somalie où se déploie, selon l'ONU, «la pire crise humanitaire en Afrique». Est également relevé le silence autour du sort fait aux populations civiles en Birmanie, au Sri Lanka, en Colombie et en Tchétchénie. MSF pointe en particulier la responsabilité des médias pour ces «urgences oubliées» et leur très faible préoccupation pour ses dimensions humanitaires.

Le palmarès aurait pu également relever que la situation a continué d'être dramatique au Darfour, montrant à quel point le fossé demeure grand entre le principe humanitaire affirmé par l'ONU du «devoir de protéger» et sa mise en pratique.

Mérite, à l'inverse, d'être mentionné que l'humanité a ici et là donné des signes encourageants, notamment au chapitre du droit international et de la lutte contre l'impunité: l'élection à la présidence guatémaltèque du candidat de centre-gauche Alvaro Colom, en rupture avec des décennies de domination de la droite; l'extraordinaire activisme autochtone en Bolivie; l'ouverture à Lima du procès de l'ex-président péruvien Alberto Fujimori pour violations des droits de la personne; l'entrée en fonction après des années de délais du tribunal spécial cambodgien sur les exactions commises par les Khmers rouges; les points marqués par les abolitionnistes, surtout aux États-Unis, contre la peine de mort...

Reste, évidemment, que 2008 ressemblera trop à 2007 qui a trop ressemblé à 2006. Première victime des guerres modernes? L'homme de la rue. «La distinction fondatrice du droit de la guerre et du droit humanitaire, à savoir celle des combattants et des civils, a disparu, emportant avec elle ce garde-fou d'humanité qui limitait l'exercice de la puissance aveugle.» Dixit Joseph Maïla, membre de l'Observatoire sur les missions de paix de la chaire Raoul-Dandurand. «Cette frontière fragile [...] était au moins l'indice de la règle dans le déferlement des passions. Elle tend aujourd'hui à disparaître.» En un mot comme en mille, la rue mériterait qu'on l'écoute davantage.

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