Scotland Yard au secours du Pakistan

Islamabad — Le Pakistan a repoussé au 18 février ses élections législatives initialement prévues le 8 janvier, dans la foulée de l'assassinat de l'opposante Benazir Bhutto. Les deux grands partis de l'opposition participeront finalement à ce scrutin crucial, même s'ils ont dénoncé son report.

Dans un discours à la nation, le président Pervez Moucharraf a affirmé hier que l'ex-première ministre avait été «tuée par des terroristes» islamistes et annoncé qu'il avait sollicité, pour l'enquête, l'aide de la Grande-Bretagne, dont une équipe d'experts en médecine légale de Scotland Yard arrivera «avant la fin de la semaine», selon Londres.

Le chef de l'État a aussi lancé un nouvel appel à l'unité nationale pour «combattre les extrémistes» et tenir les élections «dans la paix» dans la seule puissance nucléaire connue du monde musulman, aujourd'hui menacée de déstabilisation.

Le report des élections législatives et provinciales au 18 février a été justifié hier par la Commission électorale: elle a invoqué l'assassinat de Mme Bhutto et les émeutes meurtrières qui ont suivi, affectant la préparation des opérations de vote en retardant notamment l'impression et la distribution des bulletins.

Ce scrutin est un enjeu de taille dans un pays au bord du chaos politique, peuplé de 160 millions d'habitants et sur lequel les yeux du monde sont braqués avec inquiétude.

«L'ajournement était inévitable et la décision de la Commission électorale était justifiée», a dit M. Moucharraf. Les élections «doivent être libres, équitables, transparentes et se dérouler dans la paix», a-t-il plaidé.

«Nous devons nous unir et lutter contre [le terrorisme] avec plus de vigueur et d'énergie», a encore lancé le chef de l'État, ajoutant: «Si nous échouons, alors, Dieu nous en préserve, l'avenir du Pakistan sera sombre.»

Et les deux principaux partis de l'opposition prendront part au vote, alors qu'ils refusaient depuis dimanche l'idée d'un report. «Nous participons aux élections», a déclaré à l'AFP Nabeel Gabol, du comité central exécutif du Parti du peuple pakistanais (PPP) de Benazir Bhutto.

Même annonce du côté du deuxième mouvement de l'opposition, celui de l'ex-premier ministre Nawaz Sharif, la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz (PML-N), même si un porte-parole a jugé l'ajournement «injuste».

À Washington, la Maison-Blanche a salué la planification du 18 février comme «date certaine» des élections législatives.

Interrogée sur l'organisation d'élections libres et justes, la porte-parole de la Maison-Blanche Dana Perino a répondu: «Nous n'avons aucune indication montrant qu'elles ne le seraient pas, mais bien sûr nous allons continuer à être vigilants.»

Pour l'enquête sur la mort de Benazir Bhutto, l'équipe de Scotland Yard «comblera nos lacunes en matière de médecine légale», a expliqué M. Moucharraf, se disant «reconnaissant à l'égard du premier ministre Gordon Brown» car, «quand [il le lui a] demandé, il a accepté».

Selon le ministre britannique des Affaires étrangères, David Miliband, l'équipe du Yard doit quitter la Grande-Bretagne avant la fin de la semaine.

Dans la journée, le gouvernement pakistanais s'était dit, pour la première fois, ouvert à l'idée d'une aide étrangère dans l'enquête, à la suite d'une proposition de la France et de l'Union européenne transmise par le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, en visite à Islamabad.

Ce dernier avait écarté l'idée d'une enquête de l'ONU, comme le réclament la famille et le parti de Benazir Bhutto, car l'une des nombreuses conditions doit être l'implication présumée d'un pays tiers, a-t-il expliqué.

La Maison-Blanche a elle aussi affirmé qu'une enquête des Nations unies n'était pas nécessaire, expliquant que le fait que «Scotland Yard prenne la tête de l'enquête est approprié et nécessaire» et qu'elle ne voyait «pas la nécessité d'une enquête au-delà à ce stade», selon les propos de Dana Perino.

M. Moucharraf, qui a pris le pouvoir par un coup d'État en 1999, a été réélu pour un second mandat le 6 octobre, mais au terme d'une élection controversée au suffrage indirect des assemblées nationales et provinciales sortantes, qui lui étaient acquises.

Son pouvoir, de plus en plus contesté, serait rendu inopérant si l'opposition remportait les législatives. D'ailleurs, le PPP a assuré que Benazir Bhutto s'apprêtait à «prouver» que le camp Moucharraf allait «truquer» les élections pour se maintenir au pouvoir.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, Washington a fait de M. Moucharraf son allié principal, dans la région, pour sa «guerre contre le terrorisme». En 2007, plus de 800 personnes ont été tuées dans des attentats commis par les islamistes proches d'al-Qaïda, un record dans l'histoire du pays.

Le président a expliqué qu'il aurait souhaité que les élections aient lieu comme prévu le 8 janvier, mais que les destructions de locaux électoraux dans la province de Sindh, la province d'origine de Benazir Bhutto, avaient rendu impossible la tenue du scrutin.

Un peu plus tôt, la Commission électorale avait mis en avant les dégâts causés par les émeutes qui ont suivi l'assassinat de Benazir Bhutto pour reporter le scrutin.

Pour l'opposition, cependant, ce report vise à aider le parti au pouvoir, allié à Pervez Moucharraf, alors que l'assassinat de Benazir Bhutto semble susceptible de déclencher une vague de sympathie pour sa formation, le Parti du peuple pakistanais (PPP). Toutefois, le PPP comme la Ligue musulmane du Pakistan (PML-N) de Nawaz Sharif ont annoncé qu'ils participeraient bien au scrutin. «Nous ne laisserons pas le champ libre au parti du roi sous aucune circonstance», a déclaré le porte-parole du PML-N Ahsan Iqbal à l'Associated Press, dans une allusion au parti au pouvoir allié à Pervez Moucharraf.

Tariq Azim, porte-parole du parti au pouvoir soutenant Pervez Moucharraf, la Ligue musulmane du Pakistan-Qaïd (PML-Q), a écarté l'idée selon laquelle son mouvement allait tirer profit du nouveau délai. «Un report de quelques semaines est tout à fait compréhensible», a-t-il commenté sur la chaîne de télévision Dawn News.

À l'étranger, le ministre britannique des Affaires étrangères, David Miliband, avait formulé le souhait que les législatives se tiennent le plus rapidement possible.

Quant au chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, en visite au Pakistan, il a rencontré Pervez Moucharraf pour lui redire l'attachement de la France à la bonne tenue de ces élections et à la démocratie. «Nous avons beaucoup insisté, mais nous n'avions pas besoin, c'est le président Moucharraf qui nous l'a dit: avant tout la réponse au crime, à l'assassinat et au terrorisme, c'est la démocratie», a-t-il déclaré à France 2. «On lui a rappelé qu'un certain nombre d'événements n'avaient pas été très bien compris de ce point de vue», a-t-il néanmoins ajouté.

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