Scandale Enron - Le Sénat somme la Maison-Blanche de livrer des documents

Washington — Une commission sénatoriale américaine a exigé hier de la Maison-Blanche qu’elle fournisse des documents relatifs à ses contacts avec les dirigeants d’Enron, la firme de courtage en énergie qui a fait faillite, engageant un nouveau bras de fer avec l’administration Bush.
C’est la première fois qu’une commission du Congrès approuve de telles citations visant la Maison-Blanche dans cette affaire. La commission, contrôlée par les démocrates, a approuvé ces citations par neuf voix contre huit. La Maison-Blanche n’a pas tardé à réagir, jugeant cette demande «inutile».

La décision de la commission survient après que la Maison-Blanche fut apparue réticente, selon les démocrates, à transmettre ces documents, réclamés dans une lettre datée du 27 mars et signée du président de la commission des Affaires gouvernementales, le sénateur démocrate Joseph Lieberman. «La commission n’a pas d’autre choix que d’émettre ces citations afin d’obtenir ces documents», a déclaré le sénateur Lieberman. Il a indiqué en être «arrivé à la conclusion que nous avons fait l’objet, sinon d’une obstruction systématique, au moins d’une tentative délibérée de faire traîner les choses» en parlant du comportement de la Maison-Blanche.

Les membres républicains de la commission ont protesté contre cette initiative, la qualifiant de «prématurée» et de «malvenue». La commission des Affaires gouvernementales enquête entre autres pour déterminer si des responsables d’Enron ont pu influencer la politique énergétique de la Maison-Blanche, élaborée l’année dernière, ou si Enron a pu recevoir un traitement privilégié de quelque manière que ce soit. «Il est temps pour la Maison-Blanche de se montrer coopérative», a déclaré le sénateur démocrate Carl Levin.

Une porte-parole de la Maison-Blanche, Anne Womack, a indiqué qu’il est encore «trop tôt» pour savoir si l’administration Bush s’opposera à cette citation, mais elle s’est dite «perplexe sur le fait de savoir pourquoi M. Lieberman a choisi la voie de l’affrontement plutôt que de travailler de concert avec la Maison-Blanche». Elle a précisé que la présidence prépare un ensemble de documents qu’elle souhaite transmettre dès hier après-midi à la commission. Enron avait déposé le bilan en décembre sous une montagne de dettes, provoquant une cascade d’enquêtes de la justice et du Congrès.

Citations à comparaître
Par ailleurs, un organisme dépendant du Congrès, le General Accounting Office (GAO), a récemment porté plainte en justice contre la Maison-Blanche afin également d’obtenir d’elle des documents relatifs à l’élaboration de sa politique énergétique. Cette action en justice est une première historique. Le GAO a saisi la justice le 22 février dernier pour contraindre M. Cheney à fournir la liste des responsables d’Enron et d’autres compagnies du secteur qui ont rencontré le groupe de travail sur l’énergie du président Bush et à révéler le sujet de ces discussions.
Le département de la Justice va d’ailleurs se pourvoir devant les tribunaux pour débouter cet organisme de sa plainte. Le département de la Justice, dans un communiqué publié justement hier, justifie son action à l’encontre du GAO en expliquant qu’il s’agit de «protéger le droit du président d’user de ses pouvoirs».

«L’assertion du GAO selon laquelle il dispose d’une autorité virtuellement illimitée pour enquêter sur le pouvoir exécutif révolutionnerait et violerait la doctrine de la séparation des pouvoirs, qui fait la force de notre gouvernement», a précisé la porte-parole du département de la Justice, Barbara Comstock. Selon elle, «le président jouit du droit constitutionnel de bénéficier de l’avis confidentiel de proches conseillers et de recommander une législation au Congrès».
La commission des Affaires gouvernementales du Sénat américain a également décidé hier de citer à comparaître des employés de la Maison-Blanche. Elle a ainsi décidé hier d’entendre des collaborateurs du président George W. Bush et du vice-président Dick Cheney afin de connaître les liens réels entre la Maison-Blanche et le géant du courtage en énergie Enron avant que ce dernier ne connaisse une faillite spectaculaire, en décembre dernier. Le vote s’est déroulé au terme d’un débat de deux heures assez houleux entre membres républicains et démocrates de cette commission, les premiers accusant le président démocrate de ladite commission, Joseph Lieberman, de vouloir donner l’impression que l’affaire Enron est née à la Maison-Blanche.
On sait cependant que plusieurs hauts responsables de l’administration Bush entretenaient des liens étroits avec le groupe texan. La Maison-Blanche a elle-même reconnu que l’ancien p.-d.g. d’Enron, Kenneth Lay, avait contacté les secrétaires au Trésor et au Commerce, Paul O’Neill et Don Evans, ainsi que le directeur du Budget, en octobre et novembre derniers, alors que le groupe périclitait.

M. Lay a également été le principal bailleur de la campagne électorale de George W. Bush, ce qui lui a permis de bénéficier d’un accès privilégié aux différentes administrations à Washington. Depuis quelques mois, l’actuel chef de la Maison-Blanche a pris ses distances avec celui qu’il appelait affectueusement «Kenny Boy» lorsqu’il était encore gouverneur du Texas.
Depuis le 2 décembre, date de la faillite industrielle la plus importante de l’histoire américaine, une dizaine de commissions de la Chambre des représentants et du Sénat sont à pied d’oeuvre pour auditionner les dirigeants d’Enron. La Commission des opérations de Bourse américaine (SEC, gendarme de la Bourse) avait quant à elle ouvert une enquête dès le 31 octobre. Une enquête est menée parallèlement sur le rôle de la firme d’audit Arthur Andersen, qui a reconnu la destruction massive par certains de ses employés de documents comptables ayant trait à Enron.