Tous contre Aristide

Un message clair et net: Aristide doit partir!
Photo: Un message clair et net: Aristide doit partir!

Même les plus farouches adversaires du président Jean-Bertrand Aristide doivent l'admettre, au moins du bout des lèvres: ce n'est pas une nouveauté que de voir Haïti en pleine crise politique et sociale.

Ce qui paraît nouveau, c'est de voir soudainement les principales forces d'opposition, dans un mouvement concerté, réclamer jour après jour la démission du chef de l'État.

Certes, la situation, qui n'était déjà pas reluisante, a continué de se dégrader depuis le retour en 1994 de l'ancien prêtre renversé sept mois après son élection en 1990, flanqué d'un contingent militaire américain. Les choses se sont particulièrement gâtées depuis sa réélection contestée en novembre 2000. (En 1996, à la fin de son premier mandat, la présidence avait été exercée par son ancien premier ministre, René Préval.) L'opposition parle donc avec une certaine justesse d'un ras-le-bol, d'une coupe qui commence à déborder. En même temps, il est difficile de n'y voir qu'un mouvement parfaitement spontané, vu l'orchestration des manifestations depuis deux semaines dans toutes les grandes villes du pays et la campagne de presse féroce menée par les journaux d'opposition.

Les doléances contre le régime Aristide et son parti Fanmi Lavalas (ou Famille l'Avalanche) ne manquent pas. Elles sont d'ordres politique et économique.

Sur le plan politique, l'opposition accuse ces derniers d'avoir truqué les dernières élections législatives (également tenues en 2000), qui ont donné 73 des 83 sièges de la Chambre des députés au parti présidentiel. Ce scrutin avait été boycotté par plusieurs partis d'opposition. Conformément à une résolution de l'Organisation des États américains (OEA), de nouvelles élections législatives doivent en principe avoir lieu au cours de 2003. Le refus ou les réticences de plusieurs secteurs de la société (patronat, associations de défense droits civils, Église catholique) de participer au nouveau Conseil électoral provisoire, de même que l'agitation récente dans le pays ont cependant remis en question l'opportunité de tenir ce scrutin.

Quant au mandat du président, il ne doit prendre fin qu'en 2006, selon la Constitution.

La situation économique du pays est catastrophique. Haïti, le pays le plus pauvre des Amériques, a perdu le tiers de son maigre PIB depuis le putsch de 1991. Après de modestes taux de croissance entre 1997 et 2000, le PIB a chuté de 1,6 % en 2001 et la contraction devrait être plus grande encore en 2002. Actuellement, le revenu moyen représente un maigre 480 $US. Tandis que l'investissement étranger s'est complètement tari, quelque 500 millions de dollars d'aide étrangère sont bloqués en attendant que le président Aristide procède à plusieurs réformes prescrites par l'OEA.

Enfin, au cours des derniers mois, la monnaie nationale s'est dévaluée par rapport au dollar américain. Dans un pays qui dépend fortement des importations pour l'achat de plusieurs biens de première nécessité, l'impact se fait durement sentir chez les plus pauvres, mais également au sein d'une classe moyenne en voie de paupérisation. Dans un article d'analyse, le journal Haïti en marche attribue d'ailleurs à la frustration de ce secteur l'ampleur de la récente contestation.

L'espérance de vie ne dépasse pas 50 ans et le taux d'alphabétisation, le seuil de 45 %.

L'actuel mouvement de contestation a commencé le 15 novembre, avec une manifestation de 5000 étudiants et professeurs d'université à Port-au-Prince. Le surlendemain, «une marée humaine» a défilé au Cap Haïtien. Depuis ce temps, les manifestations et les contre-manifestations sont quotidiennes.

Plusieurs manifestations ont été le fait d'étudiants. En même temps qu'il annonçait son intention de rester aux commandes jusqu'à la fin de son mandat, le président Aristide a accédé à la plupart des exigences de ceux de Port-au-Prince. Un signe que le chef de l'État sent le besoin de jeter du lest pour désamorcer la crise.

Le pouvoir a d'ailleurs reproché à l'opposition de manipuler les étudiants. Ce n'est pas le seul reproche qui lui est fait. On signale le retour à l'avant-scène de personnages associés à une époque guère plus reluisante que l'actuelle, comme les anciens présidents Manigat et Avril, ainsi que d'un ancien colonel putschiste de l'armée, Himmler Rébu.

Voir page B 2: Haïti



Les journaux d'opposition, Haïti Observateur en tête, mènent une campagne de dénonciation du «psychopathe» Aristide et de ses organisations populaires, qualifiées d'«armée cannibale», qui ont blessé des dizaines de manifestants par balles, par des jets de pierres ou au moyen de fouets.

Le Barreau haïtien et Reporter sans frontières, entre autres, ont dénoncé les violences perpétrées par les partisans d'Aristide et la passivité, voire la collusion de la police. Fait à noter, cependant, un groupe d'avocats, tout en s'associant à ces critiques, s'est en même temps inquiété d'une «volonté de changer l'équipe au pouvoir au prix de n'importe quelle alliance».

Aristide et son entourage sont également accusés de s'être enrichis dans le scandale de l'effondrement des banques coopératives, qui a fait perdre jusqu'à 200 millions $US à de petits épargnants.

Dans ce contexte trouble, l'envoi prochain de 8000 à 9000 militaires américains en République dominicaine (la moitié occidentale de l'île d'Hispañola), pour des motifs officiels d'exercices et d'actions humanitaires, est interprété par plusieurs comme un signe que les États-Unis ont l'intention de lâcher Aristide.

D'ailleurs, Washington a récemment multiplié les commentaires assassins à son endroit. Le 30 octobre, après que des centaines de boat people haïtiens eurent débarqué sur la côte de Floride devant les caméras de télévision, l'émissaire américain à l'OEA, Roger Noriega, a menacé de considérer Haïti comme «un État paria» et Jean-Bertrand Aristide comme «un président illégitime». Aristide n'a pas freiné la corruption ni le trafic de la drogue, avait-il souligné à cette occasion.

Plus tôt, l'ambassadeur des États-Unis, Brian Curran, avait estimé sur une radio privée que la démocratie était «menacée» en Haïti.

En même temps, le gouvernement américain est conscient qu'il n'y a pas de successeur idéal à Aristide et que son remplacement pourrait avoir pour conséquence un nouvel afflux de boat people vers les États-Unis, à un moment où les garde-côtes doivent concentrer leurs efforts sur la lutte antiterroriste.

Il y a une constellation d'au moins treize partis politiques en Haïti. Face à Lavalas, quelques-uns des principaux partis d'opposition ont formé des coalitions. L'une d'elles, appelée Convergence, comprend l'Organisation du peuple en lutte (OPL), le Mochrena et Espace, cette dernière entité étant elle-même formée de trois partis.

D'autres regroupements ont vu le jour récemment. Ainsi l'Union patriotique a été créée le lundi 21 octobre 2002, sous la direction de l'ancien président démocrate chrétien Leslie Manigat. L'ancien chef d'État (1988), doyen de l'opposition haïtienne, avait quitté il y a plusieurs mois la Convergence démocratique, l'accusant d'avoir des positions «contradictoires» face à Aristide.

L'Union patriotique regroupe différentes formations démocrates chrétiennes, dont le PDCH (Parti démocrate chrétien haïtien) de Marie-France Claude, le Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP) de Leslie Manigat, le Parti démocrate haïtien (PADEMH) de Claire Lydie Parent et l'Action démocratique de René Julien.