Une situation nouvelle et insoluble pour le moment - Affamés, les Nord-Coréens prennent d'assaut les ambassades à Pékin

Pékin — Depuis le début du mois de mai, le quartier des ambassades à Pékin a changé de visage. Certes, les ruelles sont toujours là, avec leurs arbres, leurs chants d'oiseaux et les résidences assoupies sous le soleil tiède, avec leurs hampes et les drapeaux nationaux flottant dans la brise de printemps. Mais les ruelles sont barrées de plots rouges et de soldats au garde-à-vous. Les murs extérieurs des missions ont été doublés de barbelés. Les gardes ont été décuplés, cinq aux portails (bouclés en permanence) et un tous les dix mètres. San Litun et Jiang Guo Menwai, les deux zones d'habitation et de travail des diplomates, sont converties en camps retranchés.

La cause de cet émoi: un afflux de réfugiés coréens qui se précipitent dans les ambassades pour y revendiquer l'asile politique. Depuis la tentative d'évasion réussie de 25 Coréens vers l'ambassade d'Espagne en mars, le scénario est rodé: embarquement pour un pays tiers (généralement, les Philippines), puis départ pour Séoul, en Corée du Sud. Tout ce «théâtre» a lieu pour sauver la face de la Corée du Nord avec laquelle Pékin a signé un traité, s'engageant à lui rendre ses fuyards et à n'en faire aucune publicité — solidarité socialiste oblige.


Or, depuis dix ans, la Corée du Nord meurt littéralement de faim. Tenu soigneusement secret, le nombre de ses morts par famine est estimé à deux millions, et celui de ses réfugiés en Chine, attendant la chance de rejoindre le sud, à


200 000, voire 300 000 — la frontière entre les deux pays socialistes n'est pas gardée. Les tentatives d'exil sont nombreuses car en Corée du Nord, c'est maintenant la période de la «soudure», juste avant l'unique récolte annuelle: les greniers sont vides depuis longtemps, et la nouvelle récolte n'est pas mûre.


Par dizaines, des Coréens ont donc commencé à escalader les murs des missions: Allemagne, États-Unis, Canada... Dans un cas, les choses ont mal tourné: le 8 mai, les cinq membres de la famille Jang Gil-su ont forcé l'entrée du consulat japonais de Shenyang (Liaoning, à 200 kilomètres de la frontière coréenne). La police chinoise les en a arrachés sous l'oeil accusateur d'une caméra. Le Japon crie au viol de la convention de Vienne sur l'extraterritorialité des ambassades. La Chine hurle à la déloyauté: c'est pour défendre le Japon et à la demande du consul que ses hommes auraient pénétré dans le consulat japonais... Il est probable que la famille pourra partir pour Séoul, après quelques jours pour calmer le jeu, mais neuf jours se sont déjà écoulés en vaines négociations et en accusations gratuites. Les réfugiés dans les missions américaine et canadienne ont été expulsés vers Séoul. Seule reste l'affaire nippone, et le Parti communiste chinois découvre que son accord avec Pyongyang commence à endommager sérieusement sa réputation internationale en ce qui a trait à un système qu'il s'apprête lui-même à répudier. En effet, ces dernières semaines, toute la Chine a vibré au diapason de velléités de réforme politique.


Pire: la Chine n'a aucune idée de la date à laquelle elle pourra démanteler son mur de gardes et de barbelés. Le 7 mai, Jia Qingling, le secrétaire du Parti à Pékin, a fait une visite d'urgence dans la capitale du pays du Matin calme pour tenter de faire le point. Mais rien à faire: la Chine se trouve devant une situation nouvelle et irréversible: désormais, face à ce flux indomptable d'affamés, il faudra ou bien aider davantage l'ONU à nourrir la Corée du Nord, ou bien laisser émigrer les Coréens du Nord vers la terre promise méridionale. Signalons tout de même que la Chine aide déjà la Corée du Nord: livraisons gratuites de blé et de riz, fourniture d'un costume complet (blazer ou survêtement) pour chaque enfant coréen... Mais cette aide reste très en deçà des besoins.


Enfin, on renonce difficilement à la solidarité socialiste. Après quelques jours de flottement, on a vu, dans le quartier des ambassades, cette scène extraordinaire: l'ambassade de Pyongyang, la seule au monde vers laquelle personne ne tentera de se réfugier, a finalement reçu, comme les autres, son lot de fil de fer et de sentinelles imperturbables mais qu'on imagine in petto goguenardes.


Tout cela pour ne pas discriminer le petit régime stalinien et lui permettre de sauver la face — les Coréens sont des gens comme les autres.