Afghanistan - Ce pays que nul envahisseur n'a jamais conquis

Scène de rue
Photo: Pascal Ratthé Scène de rue
On a cru à la fin de 2001 que la plupart des talibans allaient sagement retourner à la vie civile et que les militaires occidentaux viendraient facilement à bout des irréductibles et de leurs alliés étrangers, parmi lesquels se cacherait toujours le chef arabe du réseau al-Qaïda, Oussama ben Laden.

Déjà en décembre 2001, une grande conférence a réuni en Allemagne des diplomates de divers pays, des représentants de l'Organisation des Nations unies et des organismes humanitaires, ainsi que des notables afghans, dans le but d'élaborer un plan de redressement national prévoyant, entre autres, la tenue d'une assemblée constituante et un calendrier électoral.

Prise de pouvoir

Hamid Karzaï, un Pachtoun issu d'une influente famille de Kandahar, a été désigné président d'un gouvernement «provisoire», un choix qui a été confirmé par la «jirga constitutionnelle» de décembre 2003. L'idée était évidemment de faire contrepoids au pouvoir des chefs tadjiks de l'Alliance du Nord qui s'étaient rendus maîtres de la capitale.

Les Pachtouns, qui représentent environ 40 % d'une population généralement estimée à 29 millions d'habitants, ont traditionnellement dominé la vie politique en Afghanistan. La famille royale, les talibans et le président Karzaï sont tous issus de ce groupe ethnique. Les Pachtouns partagent un territoire un peu plus grand que la France avec plusieurs autres ethnies, dont les Tadjiks (25 %), les Hazaras, les Ouzbeks et les Turkmènes.

Les progrès réalisés grâce à une substantielle aide internationale et la sécurité assurée par la force d'«assistance à la sécurité» de l'OTAN, qui a remplacé l'opération Enduring Freedom dans certaines régions, ont aidé M. Karzaï à se voir clairement confirmé dans ses fonctions par le verdict des urnes en octobre 2004.

Un an plus tard, des élections législatives tenues dans des circonstances beaucoup moins favorables ont permis à des chefs de guerre soupçonnés d'exactions et même à de présumés barons de la drogue d'obtenir des sièges au Parlement. Ils côtoient aujourd'hui de véritables réformateurs, des intégristes de diverses obédiences, quelques talibans repentis et 68 femmes élues grâce à un système de quotas.

Offensives militaires

Pendant ce temps, 20 000 soldats, surtout américains et britanniques, ont continué à traquer les talibans et al-Qaïda dans le sud et l'est du pays sous la bannière d'Enduring Freedom. On en entendait relativement peu parler à l'époque, surtout quand l'attention du monde s'est portée vers l'Irak.

La situation dans le sud de l'Afghanistan s'est corsée à partir de la fin de 2005, quand il a été question d'y déployer des forces de l'OTAN. Ce n'était probablement pas le fruit du hasard, mais plutôt une tentative d'intimidation de la part des talibans. L'idée que des militaires allaient s'y battre au lieu de continuer à assurer le maintien de la paix à Kaboul ou à Bamian a suscité, et suscite encore, de vifs débats au Canada et dans d'autres pays concernés.

Les forces canadiennes doivent aujourd'hui créer les conditions nécessaires pour que la reconstruction et le développement socio-économique reçoivent un coup d'accélérateur dans le sud afghan. En théorie, la mission reste moins offensive que celle d'Enduring Freedom, mais la distinction n'est pas toujours évidente sur le terrain.

Combler des retards

On veut que le sud comble son retard en matière de sécurité et de qualité de vie, sans quoi les talibans qui en sont originaires pourraient bien être de nouveau perçus comme une solution de rechange au gouvernement en place.

La partie n'est d'ailleurs pas tout à fait gagnée dans le nord. Depuis deux ans, quelques attentats suicide ont semé la désolation à Kaboul. La police et l'armée afghanes demeurent impuissantes dans plusieurs districts où des chefs de guerre sévissent encore, même si le désarmement des principales milices est officiellement chose faite.

L'alphabétisation et le développement économique constituent des défis colossaux. La culture et l'exportation du pavot à opium ont repris de plus belle depuis 2001. Elles ont touché presque toutes les régions de l'Afghanistan. Il est probable que les talibans en tirent profit à l'heure actuelle.

Au carrefour des grandes civilisations

L'Afghanistan est peut-être le bout du monde pour nous, mais il se trouve au carrefour de plusieurs grandes civilisations. Ce pays enclavé doit à cette situation géographique la richesse de sa culture, mais aussi le fait d'avoir été envahi au cours de son histoire par plusieurs grands empires, qui s'y sont tous cassé les dents. On pense aux Grecs, aux Arabes, aux Turcs, aux Mongols et aux Perses pendant l'Antiquité et le Moyen Âge.

Au milieu du XVIIIe siècle, des tribus pachtounes ont évincé leurs maîtres persans et constitué autour de Kandahar un nouveau royaume, qui allait graduellement s'étendre jusqu'aux frontières actuelles de l'Afghanistan. Au XIXe siècle et au début du XXe, ce nouvel État s'est trouvé au centre de ce qu'il est convenu d'appeler le «Grand Jeu», soit la rivalité entre l'empire des tsars et les Indes britanniques. À l'occasion de trois «guerres afghanes», les soldats de Sa Majesté ont appris à leurs dépens jusqu'où peut aller la volonté de résistance des guerriers pachtouns.

Après soixante ans d'un «superbe isolement», l'Afghanistan s'est vu pris en sandwich dans un autre bras de fer, entre les États-Unis et l'Union soviétique cette fois. Pour battre l'Armée rouge, les moudjahiddines ont bénéficié des armes et des dollars américains, de l'endoctrinement et des pétrodollars saoudiens et de l'appui logistique du Pakistan.

Après le retrait soviétique et la chute du mur de Berlin en 1989, l'Afghanistan, déchiré par une guerre civile, a semblé perdre son intérêt stratégique aux yeux des stratèges occidentaux. Il n'en a pas été ainsi pour les intégristes de la péninsule arabe et pour les militaires et les espions pakistanais, qui ont continué à y placer leurs pions.

Le réveil a été brutal le 11 septembre 2001.

Le Devoir

À voir en vidéo