L'irrévérence de Moscou

Les conséquences du fiasco de l’invasion de l’Irak, en 2003, font aujourd’hui douter l’Amérique.
Photo: Agence Reuters Les conséquences du fiasco de l’invasion de l’Irak, en 2003, font aujourd’hui douter l’Amérique.

Moscou — «Les États-Unis se comportent comme un hooligan bourré. Nous, nous attendons qu'ils dessaoulent.» Comme beaucoup d'autres experts russes, Sergueï Markov, politologue proche du Kremlin, se permet maintenant un rien d'irrévérence à l'égard de la première puissance mondiale. Ces derniers temps, Vladimir Poutine a donné le ton en Russie, en traitant les États-Unis de «camarade loup» prêt à dévorer les plus petits pays, ou en comparant la politique américaine à celle d'Adolf Hitler.

À la suite du président russe, journalistes et proches du Kremlin célèbrent à qui mieux mieux la fin du «gendarme du monde». Si le discours russe est tellement outré, c'est qu'il est à la mesure de la grande peur provoquée par les avancées américaines dans l'espace post-soviétique ces dernières années. La révolution orange de décembre 2004 en Ukraine, que le Kremlin considère comme téléguidée par Washington, a été un traumatisme grave à Moscou, de même que l'élection en Géorgie de Mikhaïl Saakachvili, président qui rêve d'Amérique et d'OTAN. L'affaiblissement américain est avant tout perçu comme une occasion de voir cette pression occidentale s'estomper aux frontières de la Russie.

Empire romain

«Moins les États-Unis ont de succès dans leur folle politique d'isolement de la Russie, mieux c'est pour nous», résume Sergueï Markov, qui, comme beaucoup de proches du Kremlin, met volontiers sur le dos des Américains les difficultés de la Russie avec ses voisins. «L'échec des États-Unis en Irak a eu pour conséquence de discréditer toute leur politique de démocratisation du monde», observe aussi Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue, Russia in Global Affairs. «Aujourd'hui, personne dans le monde n'est prêt à prendre aux Américains le rôle de leader mondial, et certainement pas la Russie», avoue cet analyste.

Mais le Kremlin peut profiter de la situation pour essayer de rattraper tout ce qu'il a perdu ces 15 dernières années. Tandis que l'ordre mondial vacille, le pays brûle d'envie de s'approprier quelques morceaux. Pour les nationalistes russes, très populaires, c'est l'occasion en tout cas de trompeter. «Le déclin de l'Empire romain a commencé lorsqu'au lieu de l'armée de paysans, César et Pompée ont créé une armée de soldats professionnels qui ne voulaient pas mourir», explique Anatoli Outkine, historien à l'Institut des États-Unis et du Canada de l'Académie russe des sciences. «Or, aujourd'hui, les Américains ne veulent pas mourir», poursuit cet expert: «Les Américains n'aiment pas travailler sur ordinateur. Ils ont peuplé leur Silicon Valley d'Indiens et d'Iraniens... San Francisco est la capitale des homosexuels...»

Le déclin

Ce déclin américain n'est d'ailleurs qu'un élément du crépuscule de tout l'Occident, prévient Anatoli Outkine. «Les 500 ans de domination de l'Occident sur le monde sont en train de s'achever et, "in extremis", la Russie a réussi à prendre le train des nouveaux pays qui montent, aux côtés de la Chine, de l'Inde et du Brésil.»

Pour preuve, l'historien rappelle comment la Russie renforce son armée, développe ses nouveaux missiles Boulava, livre des armes à la Chine ou à l'Iran, et reprend pied au Proche-Orient. «L'Europe aurait pu être le centre du monde si seulement la Russie avait été acceptée dans l'OTAN et l'Union européenne, affirme Anatoli Outkine. En 2025, c'est Shanghai qui sera le centre du monde, et la Russie sera dans le camp de l'Orient. Aujourd'hui, nous n'attendons plus rien de l'Occident.» Les têtes plus froides, qui ont encore le contrôle du pays, reconnaissent pourtant que la Russie n'est non seulement pas prête à prendre la place des États-Unis, mais qu'elle n'a même pas forcément intérêt à son effondrement.

«Le crash des néoconservateurs américains et de leur politique de folie est bon pour la Russie, mais pas le crash des États-Unis, nuance Sergueï Markov. Nous sommes contents de chacun des échecs des États-Unis en Ukraine, où l'État russe est né. Mais nous ne sommes pas heureux des problèmes des États-Unis en Irak, en Afghanistan, ou même au Japon, si les nationalistes japonais venaient à les chasser du Japon.»

Le décrochage américain entraîne Moscou à repenser le monde, ajoute Fiodor Loukianov, de Russia in Global Affairs. «Jusqu'à récemment encore, la Russie était partisane du "statu quo". Son intérêt était de préserver l'ordre du monde tel qu'il était, tandis que l'Occident se voulait plus réformateur. Aujourd'hui, c'est l'Occident qui veut garder son titre de vainqueur de la guerre froide, tandis que la Russie demande à changer l'ordre des choses.» Un grand mouvement de plaques géostratégiques s'annonce à nouveau, observe-t-on à Moscou, semblable peut-être à celui de 1989. Mais cette fois-ci, la Russie voudrait bien être acteur, et plus seulement victime.