Attentat dans la zone verte

Laissées à l’entrée d’un hôpital de Bagdad, les bottes d’un soldat irakien tué hier portaient les traces de la violence de l’attentat suicide qui a carrément coupé en deux le pont al-Sarafiya reliant l’est et l’ouest de la capitale de
Photo: Agence Reuters Laissées à l’entrée d’un hôpital de Bagdad, les bottes d’un soldat irakien tué hier portaient les traces de la violence de l’attentat suicide qui a carrément coupé en deux le pont al-Sarafiya reliant l’est et l’ouest de la capitale de

Huit personnes, dont au moins deux députés, ont été tuées hier dans un attentat suicide contre le parlement irakien, le premier du genre dans ces locaux situés au coeur de la zone verte ultraprotégée de Bagdad.

L'attentat, survenu en dépit d'un plan de sécurité massif mis en place il y a deux mois par les forces irakiennes et américaines pour tenter de juguler les violences dans la capitale, a été immédiatement condamné par Washington.

Selon l'armée américaine, l'attentat a fait huit morts et 23 blessés.

D'après les services de sécurité irakiens, un employé et deux députés ont été tués, dont Mohammed Awad, membre du Front irakien pour le dialogue national, un parti sunnite qui contrôle 11 sièges sur 275 au Parlement. L'autre est un membre de l'Alliance kurde, deuxième groupe avec 53 députés, dont l'identité n'a pas été communiquée.

La déflagration s'est produite à l'heure du déjeuner, au moment où certains députés finissaient leur repas et où d'autres discutaient avec des journalistes, selon une source au sein des services de sécurité. «Un kamikaze avec une ceinture explosive est entré dans la cafétéria une valise à la main et s'est fait exploser», a-t-elle ajouté.

«Après l'explosion, des corps étaient éparpillés ici et là à l'intérieur de la cafétéria», a relaté un officiel irakien.

La télévision en arabe al-Hurra, financée par les États-Unis, faisait une entrevue au moment de l'explosion. On y voit la déflagration, suivie de bruits de vaisselle et de fenêtres cassées. De la fumée blanche envahit rapidement toutes les pièces du bâtiment.

Selon toute vraisemblance, l'auteur de l'attaque était un garde du corps d'un des parlementaires. «Il est fort probable que le kamikaze était un garde du corps. Les mesures de sécurité étaient strictes. Il y avait une séance en cours», a affirmé une source au sein des services de sécurité.

La zone verte, qui comprend notamment les principales institutions irakiennes et l'ambassade américaine, est entourée de centaines de barrières de béton et l'accès n'y est normalement permis qu'après plusieurs fouilles.

Les attentats y sont relativement rares. En 2004, sept personnes avaient péri dans une attaque revendiquée par le réseau terroriste d'al-Qaïda. Le 23 mars, le vice-premier ministre irakien Salam al-Zobaïe avait été gravement blessé dans un attentat suicide commis par un de ses gardes du corps dans un secteur protégé près de la zone verte. Neuf personnes avaient péri.

Cinq parlementaires du Front de la concorde, le principal groupe sunnite au Parlement, ont été blessés.

Le premier ministre irakien Nouri al-Maliki a qualifié l'attentat de crime odieux, estimant que les «terroristes veulent faire avorter» le processus démocratique. De son côté, le président du Parlement irakien Mahmoud Machhadani a convoqué les députés en séance extraordinaire aujourd'hui pour résister au «terrorisme».

À Washington, le président George W. Bush a «fortement condamné» l'attentat suicide contre le «symbole de la démocratie» qu'est le Parlement et a assuré le gouvernement irakien du soutien américain.

L'attaque a également été condamnée par la Ligue arabe, qui a appelé les Irakiens à unir leurs efforts pour faire face à la violence.

Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Mohammad Ali Hosseini, a pour sa part condamné fermement cet attentat suicide, le disant «inhumain et satanique». «Cet acte inhumain et satanique a été commis par les ennemis qui veulent le mal du peuple irakien et visait les députés, qu'ils soient sunnites ou chiites», a déclaré M. Hosseini. Il a aussi demandé l'unité du peuple irakien et le départ des forces d'occupation.

Les États-Unis ont condamné avec force l'attentat et ont contesté que la capacité de leurs adversaires à frapper dans la zone la plus protégée du pays remette en cause la nouvelle stratégie controversée du président George W. Bush.

«Je condamne cet acte avec force», a déclaré le président George W. Bush à la Maison-Blanche.

Loin d'y voir une remise en question d'un nouveau plan dont l'objectif premier est de rétablir la sécurité à Bagdad, M. Bush y a vu une justification de sa stratégie contre un «ennemi prêt à employer des bombes contre des innocents dans un symbole de la démocratie».

«Et ce sont des individus du même genre qui sont prêts à venir ici tuer des Américains innocents», a-t-il ajouté, déclinant son principal argument pour défendre un engagement de plus en plus décrié aux États-Unis, à savoir que les Américains combattent les terroristes en Irak pour ne pas avoir à les combattre en Amérique même.

Le «message au gouvernement irakien, c'est que nous sommes à vos côtés au moment où vous prenez les mesures nécessaires non seulement à la réconciliation politique mais aussi à la mise en place d'une force capable de s'occuper de ce genre de gens», a dit M. Bush.

Cet attentat risque de conforter ceux qui s'opposent à la politique irakienne de M. Bush et à son dernier plan. Après avoir persisté pendant des mois à maintenir le cap, M. Bush a consenti en janvier à un changement de stratégie, contraint par l'effusion de sang irakienne et la défaite des républicains aux élections parlementaires américaines. Loin d'engager un début de retrait, voulu par la majorité des Américains selon les sondages, il a décidé de déployer environ 30 000 soldats supplémentaires avec pour mission primordiale de rétablir la sécurité à Bagdad. Cette stratégie donne lieu à un conflit ouvert avec la nouvelle majorité parlementaire démocrate, qui tente d'imposer à M. Bush un désengagement en 2008.

Tout en reconnaissant la portée symbolique de l'attentat, la secrétaire d'État Condoleezza Rice a invité à ne pas en tirer de conclusions hâtives: «Nous avons dit qu'il y aurait des bons et des mauvais jours en ce qui concerne le plan de sécurité.» Elle a noté que le plan n'en était qu'à ses débuts. «Je ne crois pas que quiconque escomptait que les terroristes n'essaieraient pas de saper les progrès que nous essayons de faire en matière de sécurité», a-t-elle dit.

M. Bush a souligné que seulement 40 % des renforts prévus sont sur place. Cependant, il a prudemment fait état de signes encourageants et déclaré mardi que la violence commençait à reculer à Bagdad. Mais aussi bien l'administration que les militaires disent qu'il faut attendre plusieurs mois pour se livrer à une première évaluation concluante des effets de la stratégie.

Au côté de Mme Rice, le sénateur républicain John McCain, candidat à la présidentielle, a déclaré s'attendre à davantage d'attaques spectaculaires mais a dit estimer que cela ne devait pas ébranler la détermination américaine. «Je ne crois pas que cela modifie le tableau plus large, à savoir que nous enregistrons déjà de petits succès» avec la nouvelle stratégie, a dit M. McCain.

La campagne présidentielle de cet ancien combattant de la guerre du Vietnam pâtit de son soutien à une guerre qui risque de devenir encore plus impopulaire avec l'annonce selon laquelle la durée de la mission des soldats en Irak et en Afghanistan passait de 12 à 15 mois.

Dans d'autres violences en Irak hier, 16 personnes ont été tuées, dont dix dans un attentat suicide perpétré sur un des plus anciens ponts enjambant le Tigre à Bagdad. Quatre voitures sont tombées dans le fleuve. Le pont en acier et en béton s'est partiellement écroulé et est impraticable.

À voir en vidéo