Analyse - Le Maghreb dans le cyclone djihadiste

Une mère algérienne pleurait sa fille hier à Alger.
Photo: Agence Reuters Une mère algérienne pleurait sa fille hier à Alger.

Des kamikazes inspirés, directement ou pas, par al-Qaïda ont-ils une stratégie visant à embraser le Maghreb et même la fameuse «zone grise» du Sahel plus au sud? La multiplication d'attentats — réussis en Algérie ou manqués mais sanglants en Tunisie et au Maroc — dans lesquels le GSPC algérien est mis en cause le laisse supposer.

D'autant que ce groupe a proclamé en septembre son ralliement à al-Qaïda en se rebaptisant «Branche armée d'al-Qaïda pour le Maghreb islamique». La revendication par cette organisation des attentats en Algérie et les «contacts» entre les djihadistes du Maghreb régulièrement exhibés par les services de sécurité de la région ont fait le reste. Il ne manquait que la coïncidence des opérations de mardi à Casablanca et de mercredi à Alger pour donner corps à cette hypothèse. Les choses sont pourtant plus complexes.

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Comment expliquer l'activisme du GSPC?

La première action spectaculaire de ce groupe fut d'enlever 32 touristes occidentaux dans le Sahara algérien en 2002. À l'origine, il était constitué d'ex-militaires algériens (des parachutistes) qui ciblaient exclusivement l'État et ses forces de sécurité, jamais les civils. C'est seulement après le 11-Septembre que le GSPC est soudain sorti de son mutisme pour multiplier les allégeances à al-Qaïda. Des textes difficiles à authentifier en raison de l'opacité qui a toujours caractérisé la mouvance armée islamiste algérienne et des infiltrations notoires de celle-ci par les services secrets algériens. Si les forces de l'ordre continuent d'affronter des irréductibles islamistes — notamment parmi ceux qui rejettent la loi de «réconciliation nationale» —, il n'est guère facile d'évaluer l'importance de ce que les autorités qualifient depuis des années de «terrorisme résiduel».

Les mésaventures d'un des dirigeants du GSPC, Amara Saïfi, dit «le Para», sont emblématiques de la difficulté à cerner ce groupe. Après moult péripéties entre le Tchad et la Libye, le Para a été remis en 2004 à Alger. C'est pourtant par contumace qu'il y a été jugé en 2005, le tribunal le déclarant «en fuite». Le ministre de l'Intérieur avait, lui, affirmé ne «rien savoir» des raisons de son absence tout en précisant qu'il «était en sécurité». Cette disparition du Para cachait-elle un souci des services secrets de mettre à l'abri un de ses agents au sein du GSPC? Ce n'est pas exclu. Ni les Américains, ni les Français, ni les Allemands ne semblent en tout cas avoir demandé à interroger le «cadre» d'un groupe pourtant «affilié» à l'ennemi public numéro un qu'est al-Qaïda.

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Al-Qaïda Maghreb peut-il fédérer les terroristes de la région?

Les émules de Ben Laden apparaissent avant tout comme des «franchisés» n'ayant depuis longtemps plus besoin d'ordres venus d'en haut. Mais surtout, leurs objectifs politiques semblent trop différents pour être unifiés, même si des contacts portant sur une coopération technique sont possibles. Alors que, jusqu'à son allégeance à al-Qaïda, le GSPC était avant tout endogène et visait le régime algérien, les salafistes voient dans le royaume chérifien un «indéfectible allié» des Occidentaux en général et des Américains en particulier et la terre de toutes les «perditions». Et c'est à ce titre que le Maroc est un ennemi à frapper.

L'intérêt des pays de la région, ainsi que des États-Unis, à amplifier l'importance et la présence de ce groupe au Maghreb complique encore les choses. Ainsi, depuis le 11-Septembre, Alger fait tout pour accréditer l'idée selon laquelle al-Qaïda Maghreb menace toute la région et le «ventre mou» du Sahel. Les autorités algériennes visent deux objectifs essentiels: d'une part, transformer la sale guerre de la décennie 90 contre les islamistes en «premier combat contre le terrorisme international» afin d'éviter toute (éventuelle) poursuite internationale concernant les 10 000 disparitions imputables aux forces de sécurité et aux groupes paramilitaires. Il s'agit en outre d'apparaître aux yeux des Américains comme le seul État fort de la région capable de contrôler tout le nord de l'Afrique et d'obtenir les armements sophistiqués que ce «statut» implique.

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Sur quoi prospèrent les djihadistes marocains?

Depuis les attentats sanglants de mai 2003 à Casablanca, le Maroc est au coeur du cyclone djihadiste. Les 370 bidonvilles insalubres de Casablanca où s'enracinent frustrations et exclusions sont un terrain de choix pour les «recruteurs» rentrés d'Irak ou d'Afghanistan. Si des programmes de relogement sont en cours, les quartiers de misère de Sidi Moumen ou de Douar Sekouila n'ont pas vraiment changé depuis 2003. Les prisons — où 2000 islamistes ont été jetés, souvent après avoir été torturés après ces attentats — sont devenues des écoles de terrorisme. Le développement des cybercafés dans ces quartiers de misère fait le reste, les apprentis kamikazes venant y trouver leurs consignes. À l'instar de l'homme qui s'est fait sauter le 11 mars dans un cybercafé de Sidi Moumen.

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