Pérou, Toledo est en panne de légitimité

Propulsé à la présidence du Pérou il y a seulement 19 mois, Alejandro Toledo a vu ses réserves de légitimité continuer à fondre dimanche à l'issue d'élections locales censées préfigurer un ambitieux processus de décentralisation.

Ces élections, au cours desquelles étaient élus, pour la première fois, les 25 présidents et 229 délégués de nouveaux gouvernements régionaux, ont donné lieu à une débâcle complète pour le parti présidentiel Pérou Possible (PP) qui, avec 12 % des voix, n'aurait pas même décroché une seule de ces présidences régionales. L'ironie étant que M. Toledo, élu président en juin 2001 avec 54 % des voix, avait fait de la création de ces gouvernements régionaux un thème central de sa campagne électorale.

C'est l'ancien président Alan Garcia et son Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA, social-démocrate), premier parti d'opposition, qui se retrouvent principaux gagnants de ce scrutin local. Président de 1985 à 1990, M. Garcia avait laissé l'économie nationale dans un état lamentable. Les élections de dimanche ont en outre fait pencher à gauche tout l'échiquier péruvien, considérant que le succès de l'APRA (des victoires dans 11 régions) s'accompagne de la percée d'une petite formation progressiste, l'Union pour le Pérou, qui a gagné dans trois régions, et du fait que plusieurs des huit candidats «indépendants» qui ont été élus sont notoirement à gauche.

La défaite du PP était attendue. Le président l'a rendue plus personnelle encore en se lançant corps et âme dans la bataille, alors qu'il aurait pu, s'agissant d'élections locales, se tenir à l'écart. Depuis un an, sa cote de popularité n'a cessé de plonger, n'atteignant plus maintenant qu'environ 20 %. Une impopularité attribuable à un cocktail de causes personnelles et politiques: guerres internes au sein du PP, incohérences gouvernementales, promesses non tenues — saupoudrées d'une affaire de paternité extra-conjugale que le président a fini par avoué pour éviter une éventuelle destitution. Se sont ajoutées les violentes manifestations populaires survenues cet été à Arequipa, deuxième ville du pays, en opposition à la privatisation de deux compagnies d'électricité.

Tout une déconfiture pour un homme en qui les Péruviens voyaient, après dix ans de régime autoritaire sous Alberto Fujimori, une promesse de démocratisation et de justice sociale. Le fils de l'écrivain Mario Vargas Llosa, Alvaro, lui aussi écrivain-journaliste, longtemps ami et proche collaborateur de M. Toledo, juge le président désormais «isolé au milieu d'un océan d'opposants, sans la moindre base populaire» et estime que, dans ces conditions, il aura «de grandes difficultés à agir».

Suivant ces élections, qui mettaient également en jeu les 1800 mairies du pays, les nouveaux gouvernements régionaux se verront déléguer près du quart du budget national et une série de pouvoirs actuellement entre les mains du gouvernement central. Une situation qui renforce indéniablement la position de M. Garcia, adversaire principal de M. Toledo aux présidentielles de 2001 et dont tout le monde à Lima s'attend à ce qu'il soit à nouveau candidat en 2006. «Le Pérou a une nouvelle carte politique», a commenté l'influent commentateur du quotidien La Republica, Mirko Lauer.

L'économie péruvienne est dans le moment l'une de celles à croître le plus rapidement en Amérique latine. Les porte-parole présidentiels avaient beau refuser hier de considérer ces élections locales comme un vote de non-confiance à l'égard d'un gouvernement jugé dissipé et indécis, «il y a des chances pour qu'elles sonnent le réveil du président», affirme Michael Shifter, observateur du Pérou au sein du Dialogue interaméricain, une maison d'analyse politique de Washington.