Irak - Un viol qui éclipse la guerre

Amman — C'est la première fois qu'une Irakienne ose dénoncer à la télévision le viol collectif dont elle vient d'être victime à Bagdad, qu'elle ose aussi le faire sans dissimuler totalement son visage, sous un nom qui est sans doute d'emprunt mais néanmoins celui d'une des plus grandes tribus sunnites du pays.

Diffusée lundi soir en exclusivité par la chaîne de télévision satellitaire qatarie al-Jazira, l'entrevue a aussitôt fait le tour des capitales arabes, d'autant que les violeurs présumés sont des policiers chiites irakiens. À Amman, sur le téléphone d'un intellectuel irakien réfugié en Jordanie, les appels et les messages ne cessaient hier d'affluer avec, souvent, ce message: «Il faut absolument la faire sortir d'Irak, il faut qu'elle témoigne devant tous les médias.»

Car c'est aussi la première fois dans le monde arabe que des violences sexuelles, un sujet habituellement tabou, agitent les autorités religieuses, font s'affronter entre elles les télévisions, provoquent un conflit au sein des autorités et éclipsent même l'offensive des forces irako-américaines pour instaurer un climat de sécurité à Bagdad.

À la télé

Lors de sa longue entrevue (pas moins de quatre minutes), la jeune fille, couchée sur un lit et dont on ne voit que les yeux filmés en gros plans, raconte qu'elle a d'abord été kidnappée par des policiers irakiens lors d'un raid contre sa maison, dans le quartier sunnite d'al-Amel (sud-ouest de Bagdad). Conduite dans un lieu inconnu, elle y a été violée et battue à plusieurs reprises. «Ils m'ont attachée. Ils me disaient: "Pourquoi ne dis-tu pas la vérité?" Je leur répondais: "Je ne sais rien." [...] L'un d'eux m'a jetée sur le sol. [...] Il m'a violée. Une seconde personne, puis une troisième m'ont fait la même chose. Je les implorais et je pleurais», témoigne-t-elle.

Puis, elle se met à pleurer en racontant qu'après avoir été conduite chez le juge, elle a été enfermée dans une petite pièce pour y être battue et violée à nouveau. Elle dit ensuite qu'un de ses tortionnaires l'a menacée de mort si elle parlait et l'a prise en photo pour se souvenir de son visage.

La diffusion du témoignage de Sabrin al-Janabi par al-Jazira provoque de telles réactions à Bagdad que même les attentats pourtant meurtriers de la journée passent très largement au second plan. «Le viol d'une femme chez les Arabes, c'est une atteinte à l'honneur de la famille. Pour effacer cette honte, celle-ci aurait pu tuer sa fille même si c'est elle, la victime», explique Moayed al-Windawi, professeur d'histoire politique de l'Irak à l'Université de Bagdad et réfugié en Jordanie. Un risque d'autant plus élevé pour elle que la jeune fille appartient à la grande tribu sunnite des al-Janabi, très sensible aux «crimes d'honneur», et que les policiers violeurs sont des chiites.

Maliki nie

Intervenant sur al-Jazira, Mahmoud al-Mashhadani, le président sunnite du Parlement, a aussitôt réagi: «Quelle peut être la réaction d'un Arabe et d'un musulman quand on atteint pareillement à son honneur? [...] Hier, nous souffrions à [la prison d']Abou Ghraïb à cause des fils des infidèles et des bâtards, les Américains. Aujourd'hui, que pouvons-nous dire? Dirais-je que nous violons nous-mêmes notre propre honneur?»

Mais si l'affaire continue à prendre autant d'ampleur, c'est parce que le premier ministre chiite Nouri al-Maliki, s'appuyant sur une «enquête médicale», a accusé la jeune fille d'avoir fait de fausses accusations, refusé la création d'une commission d'enquête et même félicité les violeurs présumés. «Le but de cette invention est de semer la confusion au sujet du plan de sécurité de Bagdad et de ternir la réputation de nos forces», affirme-t-il dans un communiqué, ajoutant que Sabrin al-Janabi était sous le coup de trois mandats d'arrêt.

Colère aussitôt dans son propre gouvernement, où Omar al-Jibouri, un conseiller du vice-premier ministre (sunnite) Tarek al-Hachémi, l'a violemment désavoué. Selon ce haut responsable, la jeune femme a été libérée par des soldats américains, qui l'ont conduite à l'hôpital Ibn Sina, où un rapport médical a confirmé ses accusations. De plus, toujours selon le même officiel, chargé des questions de droits de la personne au sein du gouvernement, elle n'a jamais fait l'objet de la moindre inculpation. Ce qui revient à dire que le premier ministre a menti sur toute la ligne. Un autre viol par des militaires a eu lieu à Mossoul, selon la victime, une mère de famille sunnite de dix enfants, et quatre soldats ont été arrêtés hier.

L'affrontement

À travers ces viols, c'est tout l'affrontement entre communautés sunnite et chiite qui s'exprime, depuis la rue jusqu'au sommet de l'État, à l'heure où le plan de sécurisation irako-américain de Bagdad se met en place. Pour les sunnites, celui-ci ne vise que leurs quartiers alors que la priorité, selon eux, est de mettre fin aux escadrons de la mort issus des milices chiites et des brigades du ministère de l'Intérieur qui sèment la terreur dans leur communauté. «C'est vrai, reconnaît le professeur Moayed al-Windawi, je fais le compte des arrestations quartier par quartier depuis le début de l'opération, il y a dix jours. Et c'est bien des sunnites qu'on arrête.» Les groupes chiites, eux, ont largement déserté Bagdad, comme l'Armée du Mahdi du jeune chef radical Moqtada al-Sadr, pour rejoindre leurs fiefs du sud de l'Irak et le long de la frontière iranienne.

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