Chasseurs de têtes - En Irak, stratégie terroriste de l'école vide

Des enseignantes irakiennes évaluaient les dégâts dans une classe après un attentat à la roquette à Bagdad.
Photo: Agence Reuters Des enseignantes irakiennes évaluaient les dégâts dans une classe après un attentat à la roquette à Bagdad.

Ayad Abdullah, candidat à la maîtrise à la faculté des sciences de l'Université de Bagdad, en est en peu de temps à son troisième directeur de mémoire: «Le premier, chef du département de biologie, a été tué. Le deuxième est allé travailler à l'université d'Erbil, au Kurdistan.»

Les ravages de la violence et de l'insécurité en Irak n'épargnent pas la vie intellectuelle à Bagdad, rapportait récemment l'Institute for War & Peace Reporting (IWPR), une organisation basée à Londres.

Telle est la situation que, malgré les dizaines de millions de dollars investis en reconstruction depuis l'éviction de Saddam Hussein, le système d'éducation irakien, du primaire à l'université, est menacé d'effondrement dans plusieurs régions du pays, professeurs et élèves désertant l'école à cause de la violence, signale de son côté le reporter de guerre Peter Beaumont, du Guardian, dans un reportage depuis Bagdad.

Ainsi en est-il d'Ali Abdul-Wahab. Deux de ses collègues ont été assassinés par des extrémistes. L'homme de 50 ans, chiite, enseignait à l'université technique de la capitale jusqu'à ce qu'il commence à recevoir des menaces de mort de radicaux sunnites contrôlant le quartier d'al-Jamia'a. Il est parti pour Sulaimaniyah, dans le Kurdistan relativement moins dangereux, où il enseigne maintenant à l'université de la ville.

Fuite des cerveaux

Il n'est pas le seul. L'IWPR rapporte que la fuite des cerveaux — vers d'autres pays ou des provinces plus sûres — est telle dans la capitale que sa vie universitaire est presque paralysée. Certaines facultés sont sur le point de fermer, en particulier dans le domaine des sciences — médecine, biologie, mathématiques —, ciblé par les milices. Quelque 200 professeurs et assistants se sont réfugiés au Kurdistan, qui voit grossir son monde universitaire pendant que se vide celui de Bagdad, où la pénurie nuit à la qualité de l'enseignement et force les rectorats à faire appel aux étudiants de maîtrise et de doctorat pour assurer les cours.

Le gouvernement régional kurde encourage un peu cyniquement les déplacements en faisant miroiter aux Bagdadis des incitatifs financiers.

Près de 300 universitaires — une évaluation conservatrice, selon certains — ont été tués depuis la chute de Saddam, en avril 2003. En octobre dernier, des menaces généralisées d'attentats ont été lancées contre les professeurs et les étudiants qui oseraient aller en classe. L'insécurité a été mise en exergue, à la mi-janvier, par des attentats coordonnés qui ont fait au moins 70 morts à l'Université de Bagdad. Plusieurs universités du pays, signale encore The Guardian, sont infiltrées de «milices islamistes de tous bords» qui insultent les étudiantes quand elles ne portent pas le hidjab ou étudient dans des disciplines qu'on juge ne pas convenir aux femmes.

De toute façon, professeurs et étudiants ont de plus en plus de mal à se rendre à leurs cours pour cause de routes détériorées. La situation est la même pour beaucoup de gamins qui étudient au primaire et au secondaire. Les barrages et les menaces d'enlèvement poussent les parents à retirer leurs enfants de l'école ou, chez ceux qui sont plus fortunés, à les envoyer étudier à l'étranger.

«La situation devient absolument insupportable», déclare le réputé politologue bagdadi Saad Jawad. Il note que le chaos actuel a fait en sorte que l'assassinat systématique des intellectuels irakiens passe largement inaperçu en Occident.

Dans un Irak où le système d'éducation fut longtemps considéré comme un des meilleurs au Proche-Orient, le taux d'alphabétisation est aujourd'hui un des plus bas de la région, indique l'UNESCO.

Aggravée par la guerre civile actuelle, la déliquescence du système est aussi le résultat de trois guerres (celle contre l'Iran dans les années 80, suivie des deux conflits du Golfe) et de dix ans de sanctions internationales. Depuis 1990, dit encore l'UNESCO, de 30 à 40 % des enseignants les plus qualifiés ont émigré vers les pays voisins, l'Europe et l'Amérique du Nord.

Enseignement primaire

Non pas que des efforts de reconstruction n'aient pas été faits. Dans une étude exhaustive publiée fin 2004 en collaboration avec l'UNICEF, le ministère irakien de l'Éducation constatait que le nombre d'enfants inscrits à l'école primaire avait substantiellement augmenté mais que les infrastructures et le matériel scolaires étaient lamentablement insuffisants.

Dans les régions les plus affectées, 70 % des écoles primaires n'avaient pas l'eau courante. À l'échelle du pays, 700 écoles avaient été endommagées par les bombardements de 2003.

USAID, l'ACDI des Américains, se félicitait récemment d'avoir accompli des progrès à ce chapitre.

L'organisation américaine indique avoir réhabilité près de 3000 écoles depuis 2003, distribué des «centaines de milliers» de bureaux, de chaises et de tableaux noirs, fourni, en partenariat avec l'UNESCO, plus de 20 millions de manuels scolaires, participé à la formation de plus de 120 000 professeurs d'école primaire, soit presque le tiers du corps professoral, renfloué les librairies et équipé les laboratoires universitaires...

Autant d'efforts, réagit la rue irakienne, que la stratégie terroriste de l'école vide fait pour le moment paraître bien inadéquats.