Tijuana, la ville du Far West

À Tijuana, l’armée mexicaine a remplacé la police lcale pour lutter contre le trafic de drogues.
Photo: Agence France-Presse (photo) À Tijuana, l’armée mexicaine a remplacé la police lcale pour lutter contre le trafic de drogues.

Le président mexicain Felipe Calderón semble décidé à respecter sa promesse électorale de mener une lutte sans merci au narcotrafic. Après le déploiement de 5000 militaires, marins et éléments des forces fédérales dans l'État de Michoacán, il vient d'ouvrir un nouveau front à Tijuana, en Basse-Californie.

Fin 2004, sur l'une des principales avenues de la ville, le cadavre d'un homme fraîchement exécuté gît, pendu sous un pont. «Bienvenue à Tijuana», pouvait-on lire sur une note accrochée à ses vêtements. C'était le message que le puissant cartel de narcotrafiquants mexicain, la famille Arellano Felix, voulait adresser à quiconque essaierait de s'implanter sur son territoire.

Cette image de ville du Far West, qui est née du désir de richesse des aventuriers de la ruée vers l'or, colle encore à Tijuana. Terre hors la loi au nord-ouest du Mexique, cette agglomération de 1,5 million d'habitants (sans compter les sans-abri) est le paradis des vendeurs de marchandises et des contrebandiers. «Tijuana est le marché du désir», écrivait un auteur mexicain. Pour les «gringos», qui la surnomment en anglais «TJ», la ville est plutôt un «duty free» à ciel ouvert.

Balafrée d'un mur de tôle orange qui la sépare de l'État voisin, la Californie, Tijuana est le refuge d'une partie des centaines de milliers d'immigrants au rêve américain brisé qu'on refoule chaque année à la frontière. Cour arrière des États-Unis, la ville abrite également les travailleurs des maquilas, ces ateliers d'assemblage faisant de la sous-traitance pour les entreprises étrangères, spécialisés dans les industries automobile et électronique.

C'est aussi la ville de tous les vices, où la jouissance se transige en dollars américains. «Welcome to Tijuana, tequila, sexo y marihuana», chante Manu Chao. Au début du XXe siècle, fuyant l'interdiction américaine du jeu mais aussi de la consommation d'alcool en raison de la «loi sèche» (1920), les propriétaires de distilleries, d'hôtels et d'hippodromes avaient commencé à venir s'implanter dans la ville. Depuis, devises, personnes, drogues et marchandises continuent d'y traverser la frontière.

Chef-lieu du narco

Plus que le moteur de sa florissante activité économique, le narcotrafic fait carrément vivre la ville. «Tijuana est une ville prospère, avec un haut niveau de qualité de vie et un taux de chômage presque nul», rappelle Antonio Heras, journaliste correspondant pour des journaux de Mexico et résidant de Tijuana depuis plus de 16 ans. «Le narcotrafic est présent dans toutes les castes de la société. C'est une industrie qui génère de l'argent.»

Dans cette ville gangrenée par la corruption et la violence, deux millions de dollars d'argent sale, relié au trafic de drogues et de stupéfiants, traversent les frontières chaque jour. Un commerce lucratif qui ne date pas d'hier et qui a plus que quadruplé en quatre ans. «Au milieu des années 1990, on a commencé à payer les gens en espèces. Les drogues synthétiques faisaient leur apparition. La consommation a donc beaucoup augmenté et il y a eu une recrudescence de la violence, surtout chez les jeunes», explique M. Heras.

Depuis le 3 janvier dernier, plus de 3000 soldats et policiers de l'État se sont mis ensemble pour ratisser la ville, dresser des barrages, fouiller les entrepôts et les voitures en quête de drogue, d'armes ou de billets verts. Les forces fédérales ont commencé par désarmer les 2100 policiers de la municipalité, afin de déterminer s'ils avaient agi comme complices dans des délits associés au crime organisé.

Avec 21 avions, neuf hélicoptères, deux navires, 247 véhicules tactiques, les routes, le ciel et la mer de la région de Tijuana seront sous haute surveillance pendant plusieurs semaines. Malgré ce quasi-état de siège, la population est plutôt rassurée, croit Antonio Heras. «En septembre dernier, des tireurs à gages armés de AK-47 ont tué une douzaine de personnes et blessé plusieurs innocents dans des endroits publics comme des salons de beauté et des restaurants», note-t-il.

Il faut se lever de bonne heure pour combattre le narcotrafic des Arellano Felix, poursuit le journaliste. En septembre dernier, l'extradition vers les États-Unis de l'aîné des Arellano Felix, Francisco Rafael, aura certes porté un dur coup à l'organisation. «Mais avec à peine 200 arrestations pour consommation de stupéfiant, l'opération Tijuana est loin d'être concluante pour l'instant, soutient Antonio Heras. Comme c'était un déploiement prévu et annoncé, il n'a pas eu toute la force de frappe voulue.»

Si loin de Dieu...

«Pauvre Tijuana, si loin de Dieu et si près des États-Unis», disent certains de ses habitants en adaptant le bon vieux dicton mexicain. Car outre la prospérité de l'endroit, la proximité de la frontière avec les États-Unis apporte son lot de désagréments. À commencer par les hordes de jeunes Américains qui débarquent toutes les fins de semaine pour se payer une bonne cuite. Le Mexique autorise la vente d'alcool aux jeunes de 18 ans, une aubaine pour leurs voisins du Nord, qui doivent normalement attendre jusqu'à 21 ans pour avoir ce privilège.

Vendant leurs médicaments moins cher qu'aux États-Unis, les pharmacies de la ville, dont plusieurs sont soupçonnées de blanchiment d'argent, font des affaires d'or. Jusqu'à cinq dans une même rue, elles font le bonheur des personnes âgées, nombreuses à venir faire leurs emplettes de ce côté-là de l'Amérique. Certaines mauvaises langues vont même jusqu'à dire que Tijuana rime avec Viagra...

Pour les habitants de cette ville située à la frontière du premier monde, la circulation engorgée et les embouteillages font partie du quotidien. Le chemin menant au contrôle douanier est une route de plus de dix voies où, du matin au soir, les voitures avancent pare-chocs contre pare-chocs sur près d'un kilomètre. Le poste frontière n'ouvre que peu avant l'aube, vers 4h. Certains travailleurs mexicains qui doivent être au champ du côté américain tôt le matin font la file dès 2h.

D'après l'ONU, 14 000 enfants mexicains sont prisonniers des réseaux de prostitution infantile. Tijuana remporte le triste titre de troisième ville en importance pour le tourisme sexuel, après Acapulco et Cancún. Le soir, les trottoirs de l'avenue Revolución éclairés par des néons, le «red light» de la ville, se peuplent de vendeurs insistants, de touristes en quête d'une histoire d'un soir et de prostituées esseulées. Malgré son côté artistique très développé, Tijuana-la-mal-aimée est une ville qui, même avec son climat sec et ses plages baignées par le Pacifique, attire finalement bien peu de gens par choix.

Malgré tout, plusieurs Mexicains venant d'ailleurs au pays continuent de s'y installer chaque année en quête d'une vie meilleure. «Tijuana a un je-ne-sais-quoi qui attire», souligne Antonio Heras, ex-résidant de la capitale qui s'est établi à Tijuana pour des raisons familiales. Pour lui, les travers de la ville deviennent l'inspiration du poète et du romancier et la matière première du journaliste correspondant en quête d'une bonne histoire. «Je suis séduit par la frontière. Il ne me viendrait pas à l'idée de vivre ailleurs qu'ici.»