Irak: constat d'échec de Maliki

Le premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, a appelé hier à un remaniement complet de son cabinet, dans une tentative désespérée de répondre aux critiques formulées contre son gouvernement, incapable d'enrayer l'escalade de violence qui frappe l'Irak, où 159 personnes ont été tuées ou retrouvées mortes hier. Pendant ce temps, les démocrates américains militent pour un retrait des troupes qui débuterait d'ici quatre à six mois.

«Le premier ministre a appelé à un remaniement complet du gouvernement, en fonction de la situation actuelle du pays», selon un communiqué diffusé par son bureau. «Le premier ministre pense que les députés ont pour responsabilité de bâtir l'État et d'affronter les défis que pose la situation sécuritaire. Il appelle les hommes politiques irakiens de tous les partis à prendre part à cette démarche et à appuyer le processus de réconciliation», a-t-on aussi souligné.

M. al-Maliki, un chiite, a vivement critiqué les députés du Front de la concorde, la principale coalition sunnite, qui ont menacé de quitter le gouvernement et de «prendre les armes» si les milices n'étaient pas démantelées et les pouvoirs politiques mieux partagés. «Certaines personnes ont menacé de quitter le gouvernement. De tels propos irresponsables confirment que certains de nos partenaires ne prennent pas à coeur les responsabilités qui sont les nôtres de travailler pour l'intérêt national», a-t-il ajouté.

«La performance de ce gouvernement n'est pas convaincante», a déclaré pour sa part le vice-président du parlement, le chiite Khaled al Attiya. «Ce cabinet avait été formé pour parvenir à un consensus politique. Mais certains ministres ne se sont pas montrés compétents. Nous avons donc besoin de changement.»

«Nous devons encore débattre de la question, mais il y a un consensus sur la nécessité d'un changement», a dit de son côté Salim al Djibouri, porte-parole du Front irakien de la concorde, la principale alliance sunnite au parlement. Les rumeurs concernant un remaniement courent depuis plusieurs mois, en particulier en raison de la dégradation de la situation sécuritaire, de l'état lamentable des infrastructures et de la corruption généralisée.

Le gouvernement de M. Maliki, qui comprend 37 ministres et secrétaires d'État, subit aussi des pressions de la part de l'administration de George W. Bush, dont le parti a perdu le contrôle des deux chambres du Congrès aux élections de mi-mandat de mardi dernier en grande partie à cause de la situation en Irak.

Plusieurs ténors démocrates se sont d'ailleurs prononcés hier en faveur d'un retrait militaire progressif d'Irak qui débuterait dans un délai de quatre à six mois. «La priorité est de modifier l'orientation de la politique en Irak», a dit sur ABC le sénateur démocrate Carl Levin, élu du Michigan. «Il nous faut un redéploiement échelonné des forces d'Irak dans quatre à six mois», a-t-il ajouté. Il est pressenti comme président de la commission des Services armés du Sénat du 110e Congrès, qui se réunira en janvier. Le sénateur a formé l'espoir que certains républicains se joignent aux démocrates pour amener le président George W. Bush à informer le gouvernement irakien que la présence américaine n'était «pas illimitée».

Toujours sur ABC, le sénateur Joseph Biden, démocrate du Delaware que l'on s'attend à voir présider la commission des Relations extérieures de la chambre haute, a exprimé son soutien à la proposition de Levin. Il a également réclamé la tenue d'une conférence internationale sur l'Irak à laquelle participeraient l'Iran, la Syrie et la Turquie. «Nous devons nous redéployer», a pour sa part déclaré sur CBS le chef de file des démocrates au Sénat, Harry Reid.

La Maison-Blanche a insisté pour sa part sur le risque induit par l'annonce d'un calendrier de retrait. L'entourage de M. Bush a souligné que le président était ouvert à de nouvelles idées. Josh Bolten, secrétaire général de la présidence, a précisé cependant que toute initiative devait être prise dans un cadre préservant la possibilité de succès et de démocratisation en Irak. «Il m'est difficile de voir comment cela pourrait être respecté avec un calendrier fixé», a-t-il dit sur ABC. «Mais le président est ouvert à de nouvelles idées. Tout le monde est en train de réexaminer la situation.»

L'influent sénateur républicain John McCain a réaffirmé hier son opposition à tout retrait prématuré des troupes. «Je pense qu'un retrait ou que la fixation d'une date de retrait mènerait au chaos dans la région», a-t-il dit sur NBC. «Il y a beaucoup de choses que l'on peut faire pour sauver la situation, mais elles requièrent toutes la présence de plus de troupes», a-t-il ajouté.

Par ailleurs, après s'être dit ouvert à des propositions pour sortir de la crise irakienne au lendemain de la défaite de mardi, le président Bush doit s'entretenir aujourd'hui avec les membres du Groupe d'étude sur l'Irak, organisation bipartisane que président le républicain James Baker, qui fut secrétaire d'État de George Bush père, et le démocrate Lee Hamilton. Ce Groupe, qui devrait publier ses conclusions dans les prochains mois, pourrait proposer un retrait graduel d'Irak et l'ouverture de discussions avec la Syrie et l'Iran, les deux voisins et les deux bêtes noires des États-Unis dans la région, pour aider à restaurer la stabilité.

Explosion de violence

Comme c'est régulièrement le cas, la journée a été particulièrement meurtrière en Irak hier. Pas moins de 159 personnes ont été tuées ou retrouvées mortes au pays, dont 35 dans un double attentat suicide à Bagdad et 75 dont les corps ont été abandonnés dans la capitale et à Bakouba, selon la police et l'armée irakiennes.

Le double attentat suicide, qui a fait également 56 blessés, a visé un centre de recrutement de la police irakienne, dans l'ouest de Bagdad. Deux kamikazes ont simultanément fait exploser les bombes qu'ils portaient. La violence interconfessionnelle, qui fait des centaines de victimes chaque semaine à Bagdad, ne s'est pas manifestée que dans l'attentat sanglant de la place Nissour. Au sud de la capitale, la police recherchait le groupe armé qui a tué dix voyageurs chiites et enlevé une cinquantaine d'autres samedi soir près d'un axe routier notoirement dangereux.

Par ailleurs, deux bombes visant des patrouilles de la police irakienne ont tué six passants et blessé six autres à Bagdad, tandis que l'explosion d'une voiture piégée sur la place Tahrir, dans le centre de la capitale, a fait deux morts, dont un policier, et six blessés. Deux autres véhicules piégés ont explosé dans la capitale, l'un près d'un marché du quartier chiite de Karradah, dans le centre de Bagdad (un mort, cinq blessés), l'autre dans le quartier sunnite de Radhwaniya (deux morts, 13 blessés), selon la police.

Les forces de sécurité ont retrouvé 25 cadavres criblés de balles, les mains menottées, en divers endroits de la capitale, tandis qu'à Bakouba, à 60 kilomètres au nord-est de Bagdad, 50 corps ont été abandonnés derrière les locaux de la compagnie provinciale d'électricité, selon l'armée.

Quatre soldats britanniques ont été tués aussi et trois très gravement blessés lorsque leur embarcation a été la cible d'une attaque, sur le fleuve Chatt el-Arab, à Bassora, portant à 125 le nombre soldats britanniques morts en Irak depuis l'invasion du pays en mars 2003.

L'armée américaine a, elle, annoncé hier la mort de trois soldats, qui ont succombé samedi à leurs blessures subies lors d'une «action ennemie» dans la province d'al-Anbar, foyer de l'insurrection sunnite, portant à 2844 le nombre de militaires américains morts en Irak depuis l'invasion américaine en mars 2003, selon un décompte basé sur les chiffres du Pentagone.

Le Devoir

Avec l'Agence France-Presse, Associated Press, le New York Times et Reuters