Entretien avec le ministre de la Culture kurde - Revendiquer le droit à un Kurdistan indépendant

Le rêve d’indépendance n’a jamais été aussi fort au Kurdistan, affirme le ministre Falakaden Kakei.
Photo: Agence Reuters Le rêve d’indépendance n’a jamais été aussi fort au Kurdistan, affirme le ministre Falakaden Kakei.

«Étapisme» et «fédéralisme mou». Ces deux formules bien connues chez nous pourraient s'appliquer sans trop de mal au débat politique en cours dans le Kurdistan irakien.«Le rêve d'indépendance se développe, il n'a jamais été aussi fort», affirme en entrevue Falakaden Kakei, le ministre de la Culture de cette région autonome du nord de l'Irak, rencontré la semaine dernière à Montréal. L'homme politique, qui a pourtant participé à la rédaction de la constitution irakienne d'inspiration fédéraliste, rappelle que les jeunes Kurdes ont massivement boycotté en 2005 le référendum de ratification de ce texte.

«Et surtout, ajoute-t-il, aux élections qui ont eu lieu quelques mois plus tard, ces jeunes ont organisé un sondage, demandant aux électeurs, à la sortie des urnes, s'ils voulaient l'indépendance ou le maintien du lien avec l'Irak. 87 % des gens ont dit vouloir l'indépendance.»

«Le programme du gouvernement du Kurdistan consiste à profiter le plus possible des lois et de la situation actuelles afin d'en faire le plus possible pour notre peuple, poursuit M. Kakei. Mais on n'oublie jamais, on le répète toujours: "nous avons droit à un pays indépendant." Nous avons toujours été francs là-dessus.»

Qu'est-ce qui changerait la donne, au point de rendre cette indépendance possible, sinon inévitable? «Ça dépend de l'autre coté, ça dépend jusqu'où cet autre côté va respecter la constitution irakienne, répond le politicien kurde. Il y a, dans les autres parties de l'Irak, des gens qui s'opposent à la constitution. S'ils ne respectent pas le système fédéral, nous aurons la possibilité de cheminer vers l'indépendance.»

«Mais les autorités kurdes ont trouvé que, pour l'instant, ce qui est bien, c'est le système fédéral, et nous travaillons à l'intérieur de ce système. »

Le ministre de la Culture affirme d'autre part que les Kurdes évitent de se mêler aux «batailles» qui ensanglantent l'Irak, même lorsque le terrorisme frappe Mossoul et Kirkouk. Le Kurdistan souhaite réintégrer dans son territoire ces deux régions qui n'en font pas officiellement partie à l'heure actuelle.

M. Kakei estime que les Kurdes ne sont animés d'aucun sentiment revanchard, qu'au contraire, ils se trouvent souvent à jouer les médiateurs entre les deux communautés arabes d'Irak, la chiite et la sunnite, qui s'entre-tuent littéralement depuis trois ans.

Outre sa langue et sa culture propres, le Kurdistan a ceci de particulier qu'il possède d'importantes réserves de pétrole, tout comme le Sud de l'Irak, berceau des Arabes chiites. Les Arabes sunnites, concentrés dans le centre du pays, en sont largement dépourvus. Le texte constitutionnel, qui prévoit un partage des revenus pétroliers entre les régions au prorata des populations, est «très juste» selon M. Kakei.

En tant que rédacteur de la constitution irakienne, le ministre de la Culture a insisté pour faire du kurde une langue officielle en Irak. «Ce qui nous a sauvés tout au long de notre histoire, en l'absence d'institutions politiques, ce sont notre culture, notre langue et nos traditions. Maintenant, nous servons cette culture qui nous a servis si longtemps.»

Le Kurdistan a échappé grande en partie à l'extrémisme religieux, souligne de son côté Khaman Assad, une des 29 femmes députées à l'assemblée législative kurde, qui compte en tout 110 parlementaires. «Dès 1992, à l'issue des premières élections au Kurdistan autonome, des femmes avaient été élues au Parlement et nommées au gouvernement, rappelle-t-elle. C'était révolutionnaire.» «L'idée de nationalisme a contribué à rendre le Kurdistan plutôt laïc», ajoute-t-elle.

Parmi les grands chantiers culturels du Kurdistan irakien figure la restauration, avec le concours de l'UNESCO, de la citadelle d'Erbil, dont la construction initiale remonte à 7000 ans.

Important carrefour des civilisations, le Kurdistan recèle des milliers de sites très anciens, dont plusieurs se sont délabrés faute d'entretien, quand ils n'ont pas été volontairement détruits ou abîmés, comme ce fut le cas pour la citadelle de Kirkouk, sous Saddam Hussein.

Depuis le début des années 1990, la culture kurde a pu se développer parce que la région a été protégée du régime répressif irakien par les aviations américaine et britannique.

Les Kurdes fréquentent régulièrement les festivals de musique traditionnelle, mais c'est peut-être le cinéma qui a le plus contribué à faire connaître le peuple kurde et sa culture. La Cinémathèque vient d'ailleurs d'en présenter une vingtaine d'oeuvres.

Le Devoir