Malgré le coup de pouce du grand frère - Jeb Bush se débat en Floride

Tallahassee — En Floride, la politique est une affaire de famille. «Dans le clan Bush en tout cas, c'est comme cela que ça marche, confirme Robert Crew, professeur de sciences politiques à l'université d'État de la Floride. Au début, on ne voyait pas beaucoup l'actuel et l'ancien présidents dans la région, mais quand les choses se sont gâtées, c'est un peu comme si toute l'équipe texane qui s'était mobilisée pour la présidentielle avait débarqué à la rescousse. Il faut reconnaître que ce scrutin-là n'est pas tout à fait comme les autres.»

De toutes les élections de gouverneurs qui se tiennent le 5 novembre prochain, celle en Floride est une de celles qui retiennent le plus l'attention. Personne n'a oublié que c'est ici que George W. Bush a remporté la Maison-Blanche, après une décision de justice controversée de la Cour suprême. Du coup, les mésaventures de son «petit frère» prennent une toute autre dimension. Élu gouverneur en 1998, Jeb voit son mandat menacé. Après avoir compté, au début de l'année, plus de 20 points d'avance sur les démocrates, il est aujourd'hui au coude à coude avec un opposant quasi inconnu, Bill McBride. Ancien militaire et ex-joueur de football, cet avocat compte pour seules lettres de noblesse d'avoir battu Janet Reno, l'attorney générale de Clinton, lors des primaires démocrates. «Si Jeb perd, c'est beaucoup plus qu'une défaite personnelle, précise Robert Crew, c'est un revers pour le président, une véritable revanche pour les démocrates et le signe que la Floride est à reconquérir par les républicains lors de la présidentielle de 2004.»

Favoritisme

L'enjeu est tel que Jeb met toutes les chances de son côté. Le coup de pouce du grand frère, par exemple, ne se limite pas à quelques voyages dans «l'État du soleil». Dans un récent article, le New York Times s'interrogeait sur le «favoritisme» dont semble bénéficier la Floride à Washington. En quelques mois, la Maison-Blanche a mis sur pied un fonds fédéral pour un programme limitant le coût des médicaments en Floride, tandis que le département de l'Éducation critiquait ouvertement, dans une lettre, des propositions de Bill McBride pour de nouveaux examens scolaires. L'administration Bush a annoncé avoir racheté les droits de forage pétroliers dans le parc des Everglades afin d'y interdire toute prospection. La décision fut aussitôt utilisée par le gouverneur Jeb pour essayer de récupérer le vote écologique qui lui fait défaut. Seul problème : on a appris que le gouvernement avait payé plus de 120 millions de dollars pour des «droits» évalués par les experts à moins de 20 millionsÉ

Ces révélations n'ont pas amélioré l'image d'un gouverneur qui n'a pas échappé à diverses accusations de malversations ou de trafic d'influence durant son règne à Tallahassee, la capitale de l'État. Alors que Jeb Bush a appliqué durant plus de trois ans un vaste projet de privatisation des services publics, il a été montré du doigt pour avoir accordé plusieurs contrats locaux à de généreux contributeurs financiers du Parti républicain. L'été dernier, après qu'il eut décidé d'opposer son veto à un projet de loi projetant d'imposer l'industrie de la croisière, la presse locale a souligné que l'une des plus grandes compagnies de navires de tourisme de la région avait fait un don de 500 000 dollars à sa campagne de gouverneur. «Rien n'a été prouvé, mais personne n'est dupe, assure Ben Wilcox, directeur en Floride de Common Cause, groupe non partisan qui se préoccupe de l'éthique en politique. Il y a eu beaucoup trop d'incidents pour que tout cela soit innocent. George Bush avait connu les mêmes problèmes quand il était gouverneur du Texas. Apparemment, chez les Bush, on fait de la politique comme d'autres font des affaires.»

Au quartier général républicain de Tallahassee, nommé «George Bush Center», l'un des directeurs de campagne du gouverneur rejette toutes les accusations du revers de la main. «Les démocrates tentent tout ce qu'ils peuvent pour nous discréditer, assure-t-il, mais les Floridiens apprécient tout particulièrement les bonnes relations entre Jeb et la Maison-Blanche, car ils en profitent.»

Impairs

Considéré en 1998 comme un possible candidat à la présidentielle, le «petit frère» n'a jamais su confirmer les talents politiques que certains lui prêtaient. Il s'est surtout fait remarquer pour ses impairs. Comme sa décision de mettre fin aux programmes de «discrimination positive» en Floride, qui lui a valu des protestations de la communauté afro-américaine. Récemment, sa plus grande couverture de presse se rapportait à la condamnation à la prison de sa fille Noelle, qui avait refusé un programme de réhabilitation après avoir été arrêtée en possession de crack.

Dans ces conditions, Bill McBride, le démocrate, n'a pas eu à lancer de grandes idées pour sa campagne. Il se contente de concentrer toutes ses attaques sur les promesses «non tenues» de Jeb Bush et dit à tous que «le gouverneur ne mérite pas d'être réélu». Bush a cependant recueilli le soutien de la plupart des grands quotidiens de la Floride. McBride a contre lui d'avoir suggéré d'augmenter les impôts pour réduire la taille des classes scolaires, ce qui n'est jamais bon avant une élection. Interrogé à Orlando sur le soutien appuyé de George à Jeb, l'ancien militaire s'est fait grand seigneur : «Je pense qu'au final, les Floridiens ne sont pas dupes et voteront seulement par rapport aux qualités des deux candidats.» Un peu plus tôt, au terme d'un débat télévisé, Jeb faisait semblant, lui, de ne pas comprendre la question : «Ma famille ? Oui, bien sûr, elle m'aime et je l'aime. Et j'en suis très fier»É