Les autorités russes ne rendent pas publique la nature du gaz utilisé - «Nous avons un peu trop forcé la dose»

Les Russes ont observé un jour de deuil.
Photo: Agence Reuters Les Russes ont observé un jour de deuil.

Les autorités russes n'ont pas rendu publique la nature du gaz qui aurait été diffusé par le système de ventilation de la salle de spectacle où se trouvaient les otages et les assaillants. Selon Evgueni Loujnikov, chef d'un service de toxicologie dans un hôpital de Moscou, qui, comme d'autres officiels, cherchait à rassurer l'opinion, il s'agirait d'une «substance utilisée pour l'anesthésie générale, dans la chirurgie». Le nombre important de décès est imputable, selon lui, à «l'état exceptionnel d'affaiblissement dans lequel se trouvaient les otages». À dose élevée, a-t-il ajouté, ce gaz peut entraîner «des modifications des fonctions de base de l'organisme, pertes de connaissance, problèmes de respiration, de circulation de sang».

Plusieurs ex-otages ont fait état de violents vomissements. Des médecins se sont plaints, devant des journalistes, de ne pas pouvoir traiter correctement les malades, faute d'avoir été informés sur la composition exacte du gaz. Aucune aide médicale étrangère n'a été acceptée par les autorités russes. Selon un expert russe en armes chimiques, Lev Fedorov, il s'agirait d'une «arme chimique non létale». «Nous avons un peu trop forcé la dose, affirme de son côté un officier des forces spéciales, interrogé par un journal russe. Nous n'imaginions pas que l'action négative pourrait être aussi puissante.»

L'usage d'un tel gaz pourrait constituer une violation de la convention sur les armes chimiques de 1997, signée par la Russie. Après l'assaut, le vice-ministre de l'intérieur, Vladimir Vassiliev, avait été cité par l'agence officielle Itar-Tass, assurant qu'«aucun» des otages n'avait succombé à un empoisonnement par gaz.

Officiellement, la décision de lancer l'assaut (mené par le groupe «Alfa» des services de sécurité russes, le FSB) a été prise une fois que le commando terroriste eut commencé à exécuter des otages. Après une série d'explosions et de tirs, un porte-parole de la cellule de crise affirmait, peu avant 6 heures, samedi matin: «Deux otages ont été tués.» À 7h15, il indiquait que les forces spéciales avaient dû intervenir après une tentative d'évasion d'un groupe d'otages, qui avait été suivie d'un échange de coups de feu.

Des témoignages d'otages ne corroborent pas cette version. Une rescapée, Natacha, a décrit sur la radio Echo de Moscou que les premiers tirs étaient «venus de l'extérieur».

Selon un témoin, le commando avait abattu dans la nuit un homme qui, en pleine crise de nerfs, avait jeté une bouteille en direction d'une des terroristes tchétchènes. Celle-ci aurait ouvert le feu, touchant une otage.

Des images filmées après l'intervention montrent les cadavres des femmes tchétchènes, la tête renversée, assises dans les fauteuils du théâtre comme endormies. Les corps des hommes du commando étaient en revanche dispersés, allongés sur le sol, dans leur sang. Aucune explication officielle n'a été fournie quant aux circonstances de l'élimination de cinquante membres du commando. L'utilisation du gaz aurait eu comme «principal but de liquider les femmes kamikazes», a relaté un membre des forces spéciales au Moskovski Komsomolets. «Elles ont été abattues à bout portant, une balle dans les tympans. Je comprends que c'est cruel, mais nous n'avons trouvé aucun autre moyen de neutraliser des personnes qui portaient sur elles jusqu'à 2 kilos d'explosifs.»

Situation paradoxale

La Russie est dans la situation paradoxale du pays qui détient un des stocks le plus importants, dans le monde, d'armes chimiques à usage policier et guerrier et qui a, en même temps, signé une convention internationale d'interdiction de ces armes, entrée en vigueur en 1997. Cette situation, embarrassante pour elle, peut expliquer que la Russie ait choisi, pour l'instant, de taire la nature du gaz utilisé à Moscou, du moins jusqu'au moment où il lui faudra l'avouer aux médecins, notamment à ceux qui ont à soigner des victimes étrangères, comme l'ont exigé les Américains.

Dans l'ordre chimique, que l'arme se présente sous forme gazeuse ou liquide, la Russie est censée détenir quelque 55 000 tonnes de produits toxiques fabriqués entre 1920 et 1990.

Ces agents chimiques peuvent avoir, après quelques minutes, des effets mortels (on les dit suffocants, vésicants ou hémotoxiques), incapacitants (par action sur le système nerveux) ou neutralisants (leur effet très fugace est irritant). À l'origine, en signant la Convention d'interdiction des armes chimiques, la Russie a subordonné son attitude au fait de recevoir, de la communauté internationale, une assistance financière substantielle pour l'aider à détruire ses stocks.

En avril 2002, les Russes devaient avoir démantelé 20 % de leur arsenal selon leur engagement. On est, de fait, assez loin du compte. De sorte que Moscou peut encore recourir à des stocks importants de produits.

Selon des sources non officielles, à Moscou, mais non confirmées 48 heures après l'assaut, les commandos russes anti-tchétchènes auraient pu faire appel au BZ, qui handicape un adversaire de manière insidieuse et prolongée, avec des effets qui ne sont pas toujours réversibles.

Le coût total de l'élimination de l'armement chimique russe, un arsenal sans équivalent dans l'histoire de ces armes, est estimé à six milliards de dollars. Et, sans une aide soutenue que s'étaient engagés à fournir les États-Unis, l'Allemagne, la Suède, les Pays-Bas, la Suisse et la Finlande en particulier, les stocks russes peuvent être une menace pour encore 30 à 50 ans.

Assistance médicale

Quelle que soit la nature du gaz utilisé contre le commando tchétchène de Moscou, c'est le mode opératoire (dosage, concentration d'un produit toxique dans un espace clos) qui pose problème, estimaient hier plusieurs experts.

La nature exacte du gaz utilisé samedi matin, qui a fait 115 morts parmi les 117 otages tués lors de l'assaut donné par les forces russes contre le théâtre de Moscou, reste toujours inconnue. Selon un médecin militaire français ayant exigé l'anonymat, «le problème n'est pas tant la nature du gaz que le dosage. C'est la dose qui fait le poison, et autant il est facile de calculer dans une éprouvette, autant il est ardu de tracer la frontière entre dose non mortelle et dose mortelle à cette échelle».

Une analyse partagée par Philippe Legorjus, ancien commandant du Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale. «Je n'imagine pas que les Russes aient utilisé un gaz létal, que, de propos délibéré, ils aient balancé un produit en sachant qu'ils allaient tuer 100 à 150 personnes. Mais ce qui est choquant, c'est qu'il n'y ait pas eu d'assistance médicale combinée», a-t-il dit.

Avec l'Agence France-Presse