Les sept vies de Lula

Luiz Inácio Lula da Silva a tenu sa dernière rencontre électorale jeudi à São Bernardo do Campo.
Photo: Agence Reuters Luiz Inácio Lula da Silva a tenu sa dernière rencontre électorale jeudi à São Bernardo do Campo.

Les Brésiliens se rendent aux urnes demain pour élire leurs représentants aux divers paliers de pouvoir. Tous les yeux sont cependant tournés vers la présidence alors que Luiz Inácio Lula da Silva, pourtant perçu comme Dieu à l'étranger, sera réélu avant tout parce qu'il est le moins pire des candidats. Son grand adversaire politique, le social-démocrate Jese Serra, pourrait jouer l'empêcheur de tourner en rond s'il est élu gouverneur de l'impostant État de São Paolo.

On aurait pu croire que sa carrière politique était menacée par la série de scandales qui ont marqué son premier mandat, mais ce ne fut pas le cas. On aurait aussi pu croire que son élection à la présidence pour un second mandat serait très ardue, voire impossible, avec le dossier de l'achat de documents incriminants sur deux membres influents de l'opposition, ce ne fut pas le cas non plus. Plaidant l'ignorance, il s'en est sorti.

Luiz Inácio Lula da Silva, le charismatique président du Brésil, jouit pour le moins d'une conjecture qui lui est favorable, pour être, comme il l'est, le favori du scrutin de demain, au point qu'il pourrait être élu dès le premier tour. Jeudi, un sondage de Datafolha lui accordait 49 % des intentions de vote, le même résultat que la semaine précédente. Son principal adversaire, Geraldo Alckmin, du Parti social-démocrate brésilien (PSDB), en recevait 33 % et Heloísa Helena, qui a quitté le Parti des travailleurs de Lula pour créer le Parti socialisme et liberté (PSOL), près de 8 %. La tendance est lourde, et à moins d'un revirement aussi soudain qu'imprévu, les jeux sont faits.

Les attentes qu'a suscitées l'arrivée de Lula au pouvoir en 2002, à la tête d'un parti ayant un programme de gouvernement clair — fait rare dans cette partie du monde —, tiennent toujours. En 2004, un modeste cireur de chaussures est devenu président! Tous les espoirs étaient permis. Et c'est le cas encore aujourd'hui, mais dans une moindre mesure.

Pour les millions de Brésiliens qui vivent très modestement, pour lesquels les chances de s'en sortir sont ténues, Lula est venu concrétiser un rêve profond. Malgré ses louvoiements gauche-droite-centre et les défections dans son parti, il recueille toujours environ 60 % d'appuis chez les plus défavorisés, ceux qui vivent avec moins de 330 $US par mois, selon Datafolha.

«Lula est un symbole très fort pour une bonne partie de la population», explique Sylvain Turcotte, politologue à l'UQAM. «Il a matérialisé le rêve brésilien. Malgré ses trois défaites précédentes, l'idée de rassembleur des attentes du peuple s'est maintenue. Cette idée était au coeur du projet du Parti des travailleurs.» Et c'est encore dans le nord-est et le nord qu'il recueille le plus d'appuis, et non dans les régions du sud industrialisé.

La campagne

La faiblesse de ses adversaires a contribué au maintien en place de Lula. Geraldo Alckmin, malgré une feuille de route impressionnante (mairie de São Paulo, gouvernarat de l'État... ), demeure un inconnu dans son pays, sauf dans sa partie sud. Sa personnalité aussi a joué contre lui: personnage peu flamboyant et discret, il n'a pas pu s'imposer dans le style de campagne à la brésilienne, très personnalisée, basée sur l'image et non sur un programme et un parti. Et Lula a joué cette carte. Dans le clan Lula, le PT a été absent de la campagne, toute centrée sur le président qui, pendant son premier mandat, «a su se donner une image de chef d'État au-dessus de la mêlée», explique Philippe Faucher, politologue à l'Université de Montréal.

L'orthodoxie de la gestion économique du gouvernement Lula est un des éléments clés dans sa réélection. En 2002, c'est lorsque Lula a annoncé pendant la campagne que José Alencar, un homme d'affaires respecté, serait son vice-président qu'il s'est assuré de l'appui des milieux d'affaires. Le «risque Lula» était contrôlé et la présidence était dans le sac.

Lula est resté fidèle à ces milieux par ses politiques économiques conservatrices. Il a cependant profité d'une conjecture favorable: le Brésil se sortait de la crise asiatique qui avait fait fondre comme neige au soleil la valeur du réal. Il a de plus su plaire au FMI en remboursant la dette et a assuré la stabilité économique. L'inflation est sous contrôle avec des taux d'intérêt autour de 14 %. La croissance est stable, mais très faible pour un pays émergent (moins de 4 % par année).

Et au plan social, son flair politique l'a amené à adopter une série de mesures fort populaires auprès de larges pans de la population: baisse du prix de certaines denrées de base comme les fèves et le riz, début du programme de distribution de terres, hausse importante du salaire minimum et, la plus populaire, instauration de la bolsa familia, sorte d'allocation familiale garantissant un minimum à la condition que les enfants fréquentent l'école.

Un maigre bilan

Mis à part le rôle qu'il a joué sur la scène internationale, Lula, et son gouvernement, n'a à son actif aucune réalisation sociale d'envergure, aucun investissement massif dans ce secteur, aucune mesure forte pour régler l'inéquité. Même la bolsa familia, si utile pour une élection, est la réalisation d'un programme adopté sous le précédent gouvernement Cardoso...

Le contexte était cependant difficile. «Lula n'a pas accompli grand-chose», explique M. Faucher. À sa décharge, il était aux prises avec un Congrès qu'il ne contrôlait pas et une aile radicale dans son parti, certains des programmes du PT étaient trop coûteux pour être mis en oeuvre et la situation économique était encore fragile.

Et, au fil des mois de pouvoir, «le PT est devenu un parti comme les autres», constate M. Faucher. M. Turcotte opine et ajoute que «Lula est maintenant dissocié du PT» tel qu'on l'a connu.

La politique politicienne a pris le dessus et les scandales a répétition ont marqué le mandat de Lula. Le schéma traditionnel de corruption s'est poursuivi. Toute la garde rapprochée du président a dû quitter ses fonctions. Et le dernier scandale en date dégage une odeur nauséabonde.

Pour avoir les coudées franches, l'équipe de Lula a décidé de tenter d'acheter des documents compromettants pour le candidat Geraldo Alckmin et pour le puissant José Serra, candidat au poste de gouverneur de l'État de São Paulo. Ce dernier aurait été candidat à la présidence pour le PSDB s'il avait le moindrement senti que l'aura de Lula faiblissait. Ce n'est que partie remise pour 2010.

Avec le système présidentiel et le mode de représentation proportionnelle, les pouvoirs du puissant gouverneur de l'État de São Paulo sont énormes. Les «ingénieurs politiques» de Lula voulaient lui faire échec. Mais le complot a été éventé.

Des « départs »

Depuis 2002, Lula a ainsi perdu dans son entourage le chef du cabinet présidentiel, un ministre de la Santé, les principaux membres de la direction du PT (dont le président du parti), un ministre des Finances, plusieurs parlementaires, le trésorier et le nouveau président du PT, sans compter plusieurs proches du président Lula lui-même. Et cette liste n'est pas complète.

Tout au cours de son mandat, Lula a soutenu qu'il ne savait rien des agissements douteux de personnes de son équipe. Il a réussi à s'en sortir les mains propres, mais s'il ne savait rien, «qui dirigeait vraiment le Brésil?», demande Sylvain Turcotte.

Flairant le danger et tentant de rallier une partie de la classe moyenne qui en a soupé des scandales, le président sortant a proposé à l'opposition de former une alliance pour réformer le fonctionnement et les moeurs politiques du pays. On peut s'attendre, dans le contexte actuel, à ce que les sociaux-démocrates du PSDB, menés par José Serra, ne s'empressent pas de répondre favorablement à Lula.

Le second mandat risque d'être plus difficile que le premier pour le président. Si les sociaux-démocrates sont élus à la tête de l'État de São Paulo, qui représente environ 60 % du PIB du pays, et de celui de Minas Gerais, «Lula est dans le trouble», explique Sylvain Turcotte. Ayant perdu sa garde rapprochée et une partie de ses appuis dans la classe moyenne, il devra maintenant dépasser le stade des simples mesures électoralistes et adopter des politiques dont le pays a cruellement besoin. Mentionnons seulement l'éducation ou encore les lois du travail, sans oublier des mesures pour mettre un frein à l'inéquité persistante au Brésil.

Le gouvernement s'est targué d'avoir contribué à réduire de façon significative la pauvreté, de 5 à 8 % selon le PT. Une étude de la Fundação Getulio Vargas, réputée sérieuse, relativise cette donnée: pendant que les revenus de la moitié des Brésiliens démunis augmentaient de 8,5 % au cours des quatre dernières années, ceux des 10 % les plus riches du pays croissaient de 6,7 %.

Et la stabilité économique pourrait être mise à mal. Brasilia révisait cette semaine à la baisse le taux de croissance de 4 à 3,5 % pour l'année en cours et un ralentissement s'annonce aux États-Unis, important partenaire commercial du Brésil. Les investisseurs en ont pris bonne note, ce qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour la dette et le marché boursier brésilien. Les économistes estiment que le taux de croissance doit absolument augmenter au pays de Lula, sans quoi l'élan actuel, qui permet aux nantis de prospérer et aux démunis de recevoir davantage de l'État central, arrivera à terme. Pas commode pour un président qui aime jouer sur tous les tableaux à la fois!

Lula, qui jouit encore de forts appuis, aura des choix difficiles à faire.