Les Kurdes irakiens prennent leurs distances de Bagdad

Le gouvernement du Kurdistan irakien a menacé de faire sécession hier si Bagdad continuait à tenter d'influer sur le développement des ressources pétrolières dans les régions du nord de l'Irak. «Si les ministres de Bagdad refusent de se conformer à la constitution, le peuple du Kurdistan se réserve le droit de reconsidérer son choix», a déclaré le premier ministre kurde Netchirvan Barzani.

Indépendant de fait à défaut de l'être de jure, le Kurdistan irakien se refuse désormais à arborer le moindre drapeau irakien aux côtés des couleurs kurdes. «Ce drapeau reste le même que sous Saddam et il nous rappelle ses crimes», explique Khaman Asad, députée du Parlement régional de ce territoire de 4 millions d'habitants au nord du pays, qui échappe depuis 1991 à la tutelle de Bagdad. Une oasis de paix et de relative prospérité dans un Irak ravagé par les violences.

Fin août, le président régional Massoud Barzani ordonnait d'ôter les derniers «drapeaux baasistes» à la frontière ou sur les quelques bâtiments officiels où ils apparaissaient encore. À Bagdad, le premier ministre Nouri al-Maliki rétorquait en affirmant que «la bannière irakienne doit flotter sur chaque centimètre carré de la terre irakienne». Le leader du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) a relancé l'escalade verbale début septembre lors de l'ouverture du Parlement régional, clamant que «si à un moment précis le peuple kurde estime qu'il est de son intérêt de proclamer l'indépendance, il le fera, et sans craindre personne». Au même moment, le président irakien, Jalal Talabani, le leader de l'autre grand parti kurde, l'UPK (Union patriotique du Kurdistan), calmait le jeu assurant que «les Kurdes ne veulent pas le séparatisme», tout en reconnaissant qu'il fallait «changer le drapeau irakien».

Suprématie

C'est un jeu de rôles parfaitement rodé. À Bagdad, Jalal Talabani tente de rassurer sur l'avenir de la Fédération irakienne. À Erbil, la capitale de la région autonome kurde, Massoud Barzani fait monter la pression. «La quasi-totalité des gens, et surtout les jeunes, veulent l'indépendance au plus vite, d'autant que tout ce qui se passe dans le reste du pays les conforte dans la certitude que l'avenir est hors de l'Irak», explique l'écrivain Ferhad Pirbal.

Plus de 90 % des Kurdes ont voté en faveur de l'indépendance lors de consultations informelles comme celle organisée en octobre 2005, en même temps que le référendum sur la nouvelle Constitution instaurant un Irak fédéral. Ce texte reconnaît que «le gouvernement du Kurdistan est le seul gouvernement officiel dans le territoire qu'il administre». Les lois votées par le Parlement régional prévalent au niveau local sur les lois nationales. En outre, depuis déjà des années, les combattants kurdes assurent le contrôle des frontières et aucun soldat irakien n'est déployé dans la région. Le kurde, reconnu comme la seconde langue officielle de l'Irak, est de fait la seule utilisée localement dans l'administration, l'enseignement ou les médias. Les Kurdes veulent maintenant récupérer la ville de Kirkouk, avec ses riches ressources pétrolières, que le régime de Saddam Hussein avait administrativement placée hors de la région kurde.

Écartelés

C'est un statut d'autonomie sans équivalent au monde. Mais beaucoup ne s'en contentent pas. Écartelés entre quatre pays (Irak, Iran, Turquie, Syrie), distincts de leurs voisins par la langue et vivant sur un territoire continu, les 25 millions de Kurdes n'ont jamais réussi, au cours de leur histoire, à construire leur propre État. Le «Kurdistan du Sud» — le Kurdistan irakien, comme l'appellent ses habitants — en est la première ébauche. Certains rêvent même d'un «grand Kurdistan» dont la carte s'affiche dans les bureaux officiels et qui regrouperait à terme tous les Kurdes. Les pays voisins s'inquiètent d'un éclatement de l'Irak et d'une indépendance qui relancerait l'agitation au sein de leurs propres populations kurdes.

Une crainte qu'a alimentée Jalal Talabani, mardi, dans une interview maladroite. Parlant à la fois en chef d'État irakien et en leader kurde à la radio publique américaine, il a sommé la Turquie, la Syrie et l'Iran de cesser de s'immiscer dans les affaires intérieures irakiennes. Sans quoi, a-t-il dit, «nous riposterons de la même manière en soutenant les opposants et en créant des problèmes». Conscients des contraintes géopolitiques régionales, les leaders kurdes irakiens restent prudents. L'écrivain Ferhad Pirbal souligne: «Notre histoire tragique enseigne que le rêve peut facilement tourner au cauchemar si l'on précipite les choses.»