«On nous a laissés avec un pays détruit»

Stephen Harper en compagnie du président afghan hier à Ottawa.
Photo: Agence Reuters Stephen Harper en compagnie du président afghan hier à Ottawa.

Ottawa — Il est considéré, par certains aficionados de la mode, comme le politicien le mieux habillé au monde, et le président de l'Afghanistan, Hamid Karzaï, a profité d'une visite officielle à Ottawa hier pour redorer l'image de la mission canadienne dans son pays. Le moment ne pouvait pas être mieux choisi, alors que la popularité de l'intervention du Canada chute de jour en jour, entraînant avec elle celle du gouvernement conservateur de Stephen Harper.

Le gouvernement et les services protocolaires n'ont pas lésiné sur l'accueil réservé au chef d'État: tapis rouge, 21 coups de canon, revue de la garde (composée spécialement de soldats canadiens ayant servi en Afghanistan depuis 2001), signature publique des registres du Parlement, discours devant la Chambre des communes, conférence de presse. M. Karzaï a eu droit à tous les honneurs.

Comme à son habitude, l'homme était vêtu d'un complet sombre recouvert d'un patou d'étoffe chatoyante turquoise, émeraude et violette. Devant les députés, sénateurs, soldats et officiers du Parlement réunis dans «la maison du peuple», comme il a nommé la Chambre des communes dans un français hésitant, le président a revêtu son bonnet laineux en signe de respect, puis il a livré un vibrant plaidoyer en faveur de la présence canadienne dans son pays. En conférence de presse, il a même contredit ceux qui, comme Jack Layton, le chef du NPD, exigent un retrait des troupes canadiennes. M. Karzaï a rappelé que les attentats terroristes du 11 septembre 2001 avaient été rendus possibles parce que la planète s'était désintéressée de l'Afghanistan. Il en a appelé pour une lutte — militaire — encore plus vigoureuse contre les semeurs de peur dans son pays, affirmant que, selon lui, le Canada ne consacre pas trop de ressources à l'effort militaire, au détriment des efforts de reconstruction.

M. Karzaï en était à sa première visite en sol canadien, mais il a rencontré le premier ministre pour la seconde fois, les deux hommes s'étant vus en Afghanistan à la mi-mars.

Le premier ministre Stephen Harper a paru évidemment comblé d'un tel coup de pouce politique. Les troupes conservatrices aussi, promptes, pendant le discours officiel, à offrir des salves d'applaudissements et des bravos à l'élégant politicien afghan. En outre, une vaste manifestation a été organisée pour l'occasion, sur le parterre du Parlement, pour appuyer moralement les troupes déployées dans la république islamique, et M. Harper s'est adressé en plein air à la foule toute de rouge vêtue.

«Les Afghans ont fait et gagné la guerre contre le communisme et leur récompense a été l'abandon par la communauté internationale, a lancé M. Karzaï au tout début de son discours. On nous a laissés avec un pays détruit à reconstruire, à la merci des voisins prédateurs et des forces extrémistes belliqueuses qui ont été importées en Afghanistan. [...] Notre souffrance et nos avertissements ont été négligés, comme si l'Afghanistan n'existait pas. Et peut-être que, à l'aune des normes du monde moderne, nous n'existions pas puisque nous n'avions rien à vendre à la planète ni rien à lui acheter.»

Le président Karzaï a insisté pour que la mission internationale dans son pays se poursuivre. «À moins que nous ne confrontions [les terroristes] avec plus de fermeté encore, les terroristes continueront de nous attaquer partout, en Afghanistan et dans le reste du monde.» Lors d'une conférence de presse conjointe donnée avec M. Harper, M. Karzaï s'est fait demander si le Canada négligeait la reconstruction de son pays au profit de l'aspect militaire. La réponse a été claire: pas du tout. «Ce que le Canada a donné est très généreux et nous sommes reconnaissants. L'aide mise adéquatement sur la reconstruction du pays et la lutte contre le terrorisme dans le pays.»

M. Harper a relaté que le président lui avait demandé «de faire plus pour la sécurité» dans le sud. «C'est essentiel parce qu'on ne peut pas avoir un vrai développement si les menaces contre la sécurité persistent, a-t-il dit. Et c'est la raison pour laquelle nos efforts sont de la nature actuelle.» L'ACDI a promis de verser un milliard de dollars en 10 ans, faisant de l'Afghanistan le pays recevant le montant d'aide canadienne le plus élevé. La mission militaire commencée en 2001, quant à elle, aurait coûté jusqu'à présent 1,8 milliard et pourrait coûter jusqu'à 3,5 milliards d'ici 2009, selon certaines prévisions. La Chambre des communes a voté, le printemps dernier, une prolongation de deux ans de la mission.

M. Karzaï voudrait-il que le Canada reste plus longtemps? «Lorsque le Canada décidera de partir, en 2009, après avoir rempli son engagement, l'Afghanistan sera reconnaissante et dira "Au revoir" aux soldats avec une grande admiration et un bon souvenir. Mais si, en 2009, le peuple canadien dit "Non, le travail n'est pas terminé et nous voudrions rester encore quelques années", l'Afghanistan dira "Bienvenue, restez".»

M. Karzaï s'est fait demander ce qu'il pensait de la position du NPD, qui exige le retrait des troupes canadiennes le plus rapidement possible. «Non, a-t-il répondu sans équivoque. Votre service en Afghanistan est sans aucune doute un service pour le peuple de l'Afghanistan, mais aussi un service pour la sûreté et la sécurité des Canadiens et de vos enfants. Alors, je m'oppose à cet argument et je défendrai et prouverai mon point de vue.»

Interpellé, le chef Jack Layton a répliqué en laissant entendre que M. Karzaï n'avait pas le monopole de l'opinion dans son pays et que d'autres députés afghans, dont une venue à Montréal il y a quelques jours, croyaient que cette mission devait se terminer. «C'est évident que la mission ne fonctionne pas comme il faut maintenant, et nous sommes convaincus qu'on doit changer la direction parce que les résultats obtenus jusqu'à maintenant, dans le sud, sont mauvais.»