En attendant la guerre totale

Une Soudanaise de Labado se protège du vent à son arrivée au camp Kalma.
Photo: Agence Reuters Une Soudanaise de Labado se protège du vent à son arrivée au camp Kalma.

Déjà 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés. Tandis que le pouvoir islamiste de Khartoum s'oppose à l'envoi de Casques bleus, le chaos s'installe partout dans la grande province soudanaise

Assis dans une pauvre hutte de branchages devant un bouquet de fleurs en plastique et un appareil radiocassette posés sur une table basse, Adil, le jeune roi des Massalits, l'avoue sans ambages: il a passé un sale quart d'heure. Turban blanc, lunettes fumées, le «monarque» s'exprime doucement, dans un anglais approximatif. «Ils ont même essayé de voler mon téléphone satellite!», s'indigne-t-il. Ici comme ailleurs en Afrique, l'autorité des rois coutumiers n'est plus ce qu'elle était. La trentaine altière, Adil n'est d'ailleurs sur le trône que par accident: le vrai monarque, son cousin, a quitté Gereida il y a belle lurette. Il travaille à Khartoum, la capitale du pays, comme agent de police...

Ce jour-là, à l'aube du 1er septembre, une attaque est donc lancée contre Gereida, petite ville du Far West soudanais, à l'extrême sud de la province du Darfour. Les assaillants sont une douzaine tout au plus. Qui sont-ils? Des Massalits, c'est-à-dire des membres de la tribu africaine dominante de la région, celle-là même que le jeune Adil est censé gouverner. Seulement voilà, comme il le dit lui-même, le petit roi par intérim n'a «pas de pouvoir» puisqu'il n'a «pas d'argent». Ce matin-là, les tirs, nourris, ont réveillé la ville en sursaut et fait «entre deux et quatre morts, selon les sources», nous précisera plus tard le gouvernorat de Nyala. Trois blessés sont à l'hôpital, dont l'un est dans un état grave. À l'échelle du Darfour, c'est une vétille. D'ailleurs, le roi n'était pas visé.

Mais l'incident est de mauvais augure. Pour la première fois à Gereida, des Massalits s'en sont pris à des Zaghawas, une autre tribu africaine parmi les plus influentes du Darfour. Tous les belligérants de cet incident faisaient partie de l'Armée de libération du Soudan (ALS) ou, plus précisément, de sa faction majoritaire, dirigée par Minni Arku Minnawi, un Zaghawa. Alors? Des Noirs se battent donc maintenant contre d'autres Noirs au Darfour? Au Soudan, rien n'est simple.

Depuis le début du conflit, en avril 2003, lorsque les combattants de l'ALS, en révolte contre le pouvoir central et sa politique discriminatoire à l'encontre de la lointaine province, commettent leur première attaque d'importance — contre l'aéroport d'El-Fasher, capitale du Darfour nord — les Nations unies ont décompté 300 000 morts et près de 2,5 millions de déplacés. Jusque-là, la tragédie paraissait essentiellement mettre aux prises les «Arabes» et les «Africains» du Darfour, le régime arabo-islamiste de Khartoum, où siège le pouvoir central, utilisant les milices djandjaouids — littéralement, les «cavaliers démoniaques» — pour terroriser les villages et chasser les cultivateurs de leurs terres. Et puis, les choses se sont compliquées.

Le chaos

«Au début, explique un fonctionnaire des Nations unies en poste à Nyala, le conflit opposait l'armée gouvernementale et les rebelles de l'ALS. Mais, depuis l'accord de paix d'Abuja signé le 5 mai entre le gouvernement et la faction majoritaire de l'ALS commandée par Minni Minnawi, on assiste à une fragmentation de la rébellion. Au nord, dans la région d'El-Fasher, la guerre fait rage entre les partisans zaghawas de Minnawi et les combattants fours d'Abdel Wahid al-Nur qui dirige la faction minoritaire de l'ALS, non signataire de l'accord d'Abuja. Or les Fours eux-mêmes sont divisés entre les fidèles d'Abdel Wahid et ceux de son ancien bras droit, Abdel Charfi...»

En clair, alors que se profile la fin de la saison des pluies, le chaos s'installe. Province soudanaise presque aussi vaste que la France et peuplée de sept millions d'âmes, le Darfour s'attend au pire.

Plus personne ne se soucie de protéger les villageois et les déplacés regroupés dans des camps de fortune. Les dirigeants de l'ALS majoritaire ont d'autres priorités. Depuis qu'il a fait alliance avec Khartoum, Minni Minnawi a été promu «conseiller spécial» du président Omar el-Béchir — suscitant envie et rancoeur dans les rangs de ses anciens amis de la rébellion. Sur le terrain, «c'est le chaos», confirme un diplomate européen. Entre les signataires d'Abuja et les récalcitrants, entre les guérilleros repentis et les rebelles endurcis, de nouveaux clivages se font jour. Attaques et représailles se multiplient. Les 7000 soldats de l'Union africaine regardent faire, sans bouger. Devant cette situation, le Conseil de sécurité des Nations unies a voté, le 31 août, l'envoi de Casques bleus sur le terrain. Mais Khartoum n'en veut pas, et le déploiement de soldats de la paix semble de plus en plus improbable.

De fait, en dehors des grosses agglomérations, souvent tenues par les forces gouvernementales, la majeure partie de la province a été déclarée, du fait de l'insécurité croissante, zone interdite par les organisations humanitaires. Du jamais vu depuis le début du conflit. Après avoir été mis dans l'impossibilité de cultiver leurs champs, à cause des raids djan-djaouids, plusieurs centaines de milliers de Soudanais sont donc désormais privés de secours.

Zone interdite

Le gouvernement vient par ailleurs d'envoyer de puissants renforts militaires à Nyala et, surtout, à El-Fasher. Cette décision présage-t-elle de nouveaux massacres qui pourraient, cette fois, être perpétrés à plus grande échelle et à huis clos? Les menaces à l'encontre de la presse étrangère et les sanctions récemment infligées par Khartoum aux organisations humanitaires peuvent le laisser craindre.

«On ne peut même plus aller dans la zone où je travaillais il y a encore six mois: autour du village de Korma, les gars de l'ALS se tapent dessus», témoigne Claire Allard, restée en poste dans la région d'El-Fasher de juillet 2005 à mars 2006. Responsable de l'aide alimentaire au sein de l'ONG française Action contre la faim (ACF), la jeune femme est arrivée à Gereida le 1er juin. À peu près en même temps que les nouveaux déplacés du Darfour sud qui fuyaient les djandjaouids

Petite ville oubliée de 20 000 âmes, Gereida a poussé et enflé sous l'afflux des rescapés de la brousse. En deux ans, elle est devenue le plus grand camp de déplacés du monde. Près de 130 000 personnes tentent aujourd'hui d'y survivre. Avec seulement six ONG, dont le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Oxfam et ACF, chargées de parer au plus pressé, c'est-à-dire apporter nourriture, eau potable et un minimum de soins médicaux. «Il y a au moins un facteur de stabilité, relève l'impavide employée locale d'ACF: presque tous les déplacés sont des Massalits. S'ils étaient d'origines diverses, comme au camp de Kalma, dans l'ouest de la province, ça aurait déjà explosé.»

Gereida est désormais une île, posée dans la campagne verte et vide, où les civils, sans armes, n'osent guère s'aventurer. Une prison à ciel ouvert, comme sont en passe de le devenir la plupart des villes du Darfour.

Abugasim Jibril Ibrahim, l'homme le plus riche de Gereida, s'alarme. «Il faudrait qu'on puisse se défendre nous-mêmes, puisque personne ne nous protège. Il nous faudrait des armes!», martèle-t-il. Assis sur un sommier de cordes tressées posé à même la rue, à l'ombre d'un arbre, Abugasim, la soixantaine avancée, est vêtu d'une djellaba blanche et d'un turban traditionnel. Il porte des chaussettes grises qui tire-bouchonnent et des sandales en plastique. Une béquille est posée près de lui. Il a été blessé en avril par des djandjaouids sur la route reliant Nyala à Gereida. Avant le conflit, il possédait un troupeau de 150 vaches, des terres, des boutiques, des entrepôts et des camions. «Je suis resté prospère parce que j'avais fait des stocks d'acier et de machines», explique-t-il. De son troupeau, razzié, il ne reste rien.

«Le Darfour est pauvre, poursuit-il. La seule richesse vient de la route et du commerce. Mais on ne peut plus bouger: les pistes ne sont pas sûres. Tant que les ONG sont là, ça va, ajoute-t-il. Mais il faudrait que l'ONU se dépêche d'envoyer ses soldats. Dites-leur que c'est urgent. Si les djandjaouids entrent dans la ville, qui va les arrêter?» Natif de Gereida et commerçant lui aussi, Fakhr Adeen Moussa est chargé de collecter «l'impôt» versé à l'ALS par les marchands de la ville. «Quinze millions de livres» chaque mois, dit-il. «Celui qui refuse de payer, ils menacent de le mettre en prison», ajoute le collecteur. La sécurité n'est pas assurée pour autant. «Ce conflit est un très mauvais coup pour les affaires», soupire-t-il. L'un de ses frères a été blessé «par les djandjaouids» et son camion «volé, à deux reprises, par les Fellatas et les Mahedins» — deux tribus «arabes» de la région. Banal.

Nouveau travail

Avant le conflit, Fakhr Adeen Moussa employait une douzaine de personnes. Il lui en reste six, ce qui n'est déjà pas si mal. Car toutes les cartes sont bouleversées. Tandis que certains natifs de Gereida, pas franchement cossus, sont devenus millionnaires, en louant à prix d'or leur maison aux ONG étrangères, d'anciens nantis se retrouvent à la rue — ou pas loin — comme la majorité des déplacés. Aujourd'hui, à Gereida, ce ne sont plus les troupeaux, ni les champs, ni le commerce qui donnent du travail. Le premier employeur est le CICR — qui a embauché plus de 200 «locaux», dont quelques femmes. Oxfam et ACF viennent juste derrière. «Il faudrait qu'elles nous aident à construire des écoles, des hôpitaux, des routes», rêve à voix haute le riche Abugasim.

Quand il était gamin, au début des années 1950, sur les 23 écoles secondaires que comptait le Soudan, une seule se trouvait au Darfour. À la fin 2002, la province ne disposait que de 160 kilomètres de routes goudronnées, percées, non par l'État, mais «par la Banque mondiale, dans les années 1970», rapporte Gérard Prunier dans son livre, Le Darfour, un génocide ambigu (La Table ronde, 2005). L'ouvrage, qui retrace l'histoire de l'ancien sultanat, donne mille exemples du «sous-développement presque absolu» dans lequel les régimes qui se sont succédé à Khartoum ont maintenu cette lointaine province, jadis base arrière de tous les trafics — notamment d'esclaves.

En ce mois de septembre, à Gereida, où les cases en branchages des autochtones et les huttes bâchées des déplacés ne se distinguent guère, la misère est immense, mais un ordre apparent règne dans les «quartiers» — formés selon les bourgs et villages d'origine. La machine humanitaire tourne rond. Si tout se passe bien, ACF aura distribué, en dix jours, de quoi nourrir pendant un mois l'ensemble des déplacés. D'ici à novembre, Oxfam espère être capable de distribuer 15 litres quotidiens d'eau potable par personne (contre sept aujourd'hui). Et la clinique du CICR, ouverte en 2004, vogue à son rythme de croisière: 500 à 600 patients sont reçus en consultation chaque jour — chiffre relativement bas, comparé aux 700 consultations des mois «chauds» d'avril et mai 2006, quand les combats battaient leur plein. Les femmes sont les plus nombreuses à venir s'asseoir, avec leurs enfants, sur la natte de la salle d'attente de la clinique dirigée par le docteur Popol Lobo, natif de Kinshasa, le seul médecin, avec son confrère de l'hôpital public (et payant), présent à Gereida. Les infections respiratoires sont les pathologies les plus courantes. Mais les viols, aussi fréquents, à en croire les déplacés, que les attaques de camion ou les vols de bétail, sont rarement pris en compte. «Les femmes ne viennent pas spontanément», reconnaît le médecin congolais.

C'est en allant chercher du bois hors du camp que les femmes, et parfois les enfants, sont le plus souvent agressées. Les hommes, eux, n'y vont pas. «Bien sûr, une femme risque toujours d'être battue ou violée par les djandjaouids. Il arrive qu'ils volent tous les vêtements aussi. Mais c'est plus grave si mon mari y va. Car lui, il risque d'être tué», assure Hanane Ali, soeur du cheikh du «quartier» Dito, répétant ce que toutes les femmes du camp ont appris à dire aux étrangers.

Seules quelques-unes ont accès à un travail salarié. Celui de trieuse de grains, par exemple: il s'agit de récupérer, en utilisant un petit balai de paille, les grains de céréales échappés des gros sacs transportés, à dos d'homme, de l'entrepôt au site de distribution. Certains sont abîmés ou à moitié mangés par les charançons. Il faut les trier, longuement, et mettre les bons grains de côté. Pour ce travail, les femmes sont payées au même tarif que les hommes, embauchés comme journaliers. Toucher de l'argent en échange d'un travail est, pour elles, une révolution.

Quand elle a vu son image dans l'écran de l'appareil photo numérique, Hanane Ali s'est mise à rire. «Un jour, je voudrais bien avoir un poste de télévision. Ou au moins une radio.» En attendant, «attaquée et battue par les djandjaouids» lors d'une sortie avec d'autres femmes, pour chercher du bois, Hanane se plaint. «Ici, on ne se sent jamais en sécurité.»

À Gereida, comme dans les autres villes du Darfour, l'arrivée des ONG — apportant non seulement de l'aide, mais des emplois et de l'argent frais — a bouleversé les ordres anciens sans changer les moeurs. À l'hôpital de la ville, les sages-femmes sont payées 2500 dinars pour l'accouchement d'une fille, 3000 pour un garçon...