Hongrie - Une extrême droite qui rêve à 1956

Après plusieurs nuits de manifestations et de violence à Budapest, Pierre Kende, politologue hongrois, décrypte ce mouvement.

Marc Semo

La violence a baissé à Budapest, après plusieurs nuits de manifestations réclamant la démission du premier ministre socialiste, Ferenc Gyurcsany. Des manifestations provoquées par la diffusion, dimanche, de l'enregistrement sonore d'une vive discussion à huis clos entre M. Gyurcsany et le groupe parlementaire socialiste, tenue à la fin de mai dernier. Le premier ministre y reconnaît avoir menti aux Hongrois et leur avoir caché son projet d'austérité économique pour gagner les élections d'avril.

Dans la seule nuit de mercredi à jeudi, 62 personnes ont été interpellées. La nuit précédente, 98 personnes l'avaient été.

Politologue et membre de l'Académie des sciences de la Hongrie, Pierre Kende répond à nos questions concernant l'origine de ce mouvement et ses meneurs.

Qui est à l'origine de ce mouvement?

La protestation est menée pour l'essentiel par des groupes de l'extrême droite, avec leurs slogans habituels. Ils mêlent un nationalisme vieux jeu, rêvant d'un rétablissement de la Hongrie dans ses frontières d'avant 1918, avec des thèmes dénonçant la mainmise de l'étranger sur le pays et celle des communistes, qui, selon eux, seraient toujours au pouvoir malgré l'effondrement du bloc socialiste à la fin des années 80. Pour ces mouvements — le MIEP désormais concurrencé par des groupes plus radicaux dont le HVIM (mouvement pour la jeunesse des 64 comtés de la Hongrie historique), ouvertement révisionniste quant aux tracés des actuelles frontières du pays — la dénonciation des mensonges du premier ministre et l'exigence de sa démission ne sont que des prétextes. Depuis des mois déjà, on sentait monter au sein de ce milieu une sourde volonté de faire quelque chose, à la veille de l'anniversaire de la révolte de l'automne 1956 contre le pouvoir communiste. Ils veulent tenter une répétition, mais ce n'est qu'une sinistre parodie avec des buts extrêmement confus, dont le principal résultat est de discréditer l'image de la Hongrie et des Hongrois vis-à-vis de l'Europe.

Que veut Viktor Orban, le leader de l'opposition de droite?

Il est peut-être le seul acteur de cette crise dont le jeu soit clair. Lors des élections législatives d'avril, il a subi une défaite pour la seconde fois consécutive. Il aurait dû démissionner de son poste de leader du parti Fidesz. Maintenant, il voit une occasion de prendre sa revanche sur la coalition au pouvoir. Depuis déjà longtemps, Viktor Orban ne se comporte plus comme le leader d'une droite libérale et moderne. Son libéralisme des années 90 a fait place à un conservatisme chrétien aux accents populistes et nationalistes. Il tente depuis des années de persuader les Hongrois que le premier ministre, Ferenc Gyurcsany, est illégitime parce qu'il est un ancien communiste et qu'il a fait fortune dans les années 90, forcément de façon douteuse, selon la droite. Orban a trouvé maintenant un nouveau cheval de bataille pour sa politique d'opposition systématique: pendant la campagne, le premier ministre a caché les mesures d'austérité et les projets de réforme, donc le gouvernement n'a pas reçu de mandat des électeurs pour mener cette politique. Et donc il doit démissionner. Tous les autres leaders dénoncent les actes de violence. Lui aussi, mais en même temps il affirme comprendre les causes de la protestation de la rue. Il ne renonce pas au prestige dont il dispose toujours au sein de la droite extrême.

Êtes-vous inquiet d'une prolongation de la crise?

Je ne vois pas sur quoi ces manifestations pourraient déboucher, même si elles perdurent et se concentrent sur un changement de gouvernement. La coalition au pouvoir dispose d'une majorité claire au Parlement. Mais, en même temps, il est évident qu'elle est, au moins dans l'immédiat, politiquement affaiblie par ce qui se passe. Il y aura des élections municipales le 1er octobre et, si la majorité a de mauvais résultats, cela affaiblira encore sa légitimité.