Fasciste, Uribe?

Domingo Tovar Arrieta, 26 ans d'action syndicale en Colombie. Un certain courage, compte tenu du fait que la guerre civile a coûté la vie à 3800 syndicalistes colombiens depuis 1986. De passage à Montréal ces jours-ci, cet enseignant de formation ne s'interdit pourtant pas de dire qu'Alvaro Uribe, président à poigne élu dès le premier tour de l'élection présidentielle en mai dernier, fait tout à fait erreur en prétendant pouvoir régler par voie militaire le conflit en Colombie.

«La seule sortie de crise passe par une négociation à trois entre le gouvernement, les factions réunies de la guérilla et des représentants de la société civile», plaide M. Tovar, membre de l'exécutif de la Centrale unitaire des travailleurs (700 000 membres, dont une grande partie dans le secteur de l'éducation).

Non pas qu'il s'attende à une relance du dialogue à court terme. En M. Uribe, il voit au contraire un président «à visage fasciste» sous lequel le «terrorisme d'État» continuera de se déployer militairement, avec l'accroissement du rôle confié aux paramilitaires et le projet d'armer un million de civils, et socialement, avec les privatisations tous azimuts — de l'éducation, de la santé, du système de pension, de l'électricité... — et une réforme du code du travail, réclamée par le FMI, qui veut étirer la journée de travail de cinq heures sans compensation.

Pas facile de travailler dans le domaine de la santé ou de l'éducation en Colombie. Les 18 hôpitaux publics du pays ont été fermés. Plusieurs travailleurs ont été assassinés, explique-t-il, parce qu'ils enseignent ou dispensent des soins de santé sans distinction de camp politique.

À cette violence sociale, dit-il, se greffe en la provoquant le Plan Colombie — l'aide militaire apportée par les États-Unis dans la lutte contre le narcotrafic (le pays est le plus grand producteur de cocaïne au monde). «L'objectif implicite du Plan Colombie est en fait de détruire la société civile», estime M. Tovar, qui, par mesure de sécurité, vit à Bogotá sans ses enfants et son épouse, militante syndicale elle aussi. Qu'attendre, dit-il, d'un gouvernement «soudoyé par l'investissement étranger» qui consacre 78 % de son budget à la guerre? Pour que la Colombie s'en sorte, croit-il, il faudra nécessairement que soient «réétatisés» de larges pans d'une économie nationale aujourd'hui moribonde. À brève échéance, et quoiqu'on ne puisse pas compter sur Washington, il faudrait aussi, selon lui, que la communauté internationale fasse pression sur M. Uribe afin qu'il rouvre des zones de dialogue.