Quito donne un coup de balai à sa classe politique

Quito — Dans un coup de théâtre sans précédent, l'Équateur a donné un coup de balai à sa classe politique et hissé dimanche au second tour de la présidentielle, prévue le 24 novembre, deux iconoclastes, Lucio Gutierrez et Alvaro Noboa.

Arrivé en tête du ballottage dimanche, le premier, un colonel de gauche, est redouté en sa qualité d'ancien putschiste, et son adversaire, milliardaire de la banane, n'a pas encore montré les limites de son populisme de droite.

Avec 20,20 % des voix, «Lucio», 45 ans, ainsi surnommé en Équateur, devançait Alvaro Noboa, 51 ans, crédité de 17,42 % des suffrages après le dépouillement de 95,25 % des bulletins de vote hier matin. La victoire de ces deux candidats au premier tour avait été reconnue implicitement par le Tribunal suprême électoral (TSE) de Quito aux premières heures d'hier.

Ce spectaculaire retournement de situation a consacré le cuisant échec des partis traditionnels à endiguer leur rejet croissant par une opinion publique lasse des scandales bancaires et de la corruption, évaluée à deux milliards de dollars par an par la presse. Leurs trois principaux représentants, le socialiste Leon Roldos, 60 ans, Rodrigo Borja (social-démocrate), 67 ans, déjà chef de l'État de 1988 à 1992, et Xavier Neira (social-chrétien), 55 ans, poulain d'un autre ex-président — Leon Febres Cordero (1984-1988), 76 ans — ont été battus dans cet ordre. La montée en puissance du colonel de la gauche nationaliste, loin d'être sortie d'un chapeau, remonte au coup d'État du 20 janvier 2000 contre l'ex-président Jamil Mahuad (démocrate chrétien).

La mobilisation en masse des Indiens à Quito contre le chef de l'État, qu'ils accusent d'avoir partie liée avec la délinquance à col blanc, avait provoqué la chute du chef de l'État. Pour avoir été l'un des animateurs de la rébellion des Indiens, qui représentent près de 40 % des 12,1 millions d'Équatoriens, le colonel Gutierrez avait purgé quatre mois de prison avant d'être mis à la retraite anticipée. «Lucio» en a retiré une auréole de martyr, d'autant qu'il fut le seul à être détenu, auprès d'une population sensible à son discours en faveur des plus démunis, dans un pays où 74 % de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté. Le succès parallèle d'Alvaro Noboa répond au même refus des élites par les électeurs, même si ce populiste reste incapable de fournir un programme économique précis. Sa campagne sur le thème «Sortez les élus» a été bien comprise par les Équatoriens, encore traumatisés par le gel soudain de leurs avoirs bancaires en mars 1999, avec un accès limité à leurs comptes durant un an, sur décision de Jamil Mahuad. Un tel choc, survenu dans un climat de détournements de fonds dans plusieurs banques, avait facilité l'éviction rapide de l'ancien président en janvier 2000, honni par les foules, et rendu populaire le message de Lucio Gutierrez.

La classe politique ne s'y est pas trompée et a commencé à diaboliser l'image de «Lucio», qualifié par ses adversaires de «Hugo Chavez de l'Équateur», en référence au président vénézuélien.

Serein, le colonel est déjà confronté aux insultes, comme celle de «lâche», proférée récemment contre lui par Leon Febres Cordero, un manitou de la classe politique, et Leon Roldos, pour être arrivé en retard à un débat.